Bifrost 29

Dans La Cité des Enfants de Claude Mamier, une espèce extra-terrestre a envahi la Terre sans difficulté et stérilise toute la population humaine jugée toxique pour son environnement. Une poésie désespérée s’exprime par la légende d’une enclave dissimulée sous terre dans laquelle l’humanité perdure loin de la vague de suicides et de l’anarchie.
Dans De la Faculté de l’être humain à s’adapter aux milieux exotiques de Michael Moorcock, Greg Morle a vendu son âme à un démon après avoir bien examiné les clauses du contrat. Derrière la situation classique et la vanité humaine plane avec subtilité un vice caché et toute la nouvelle est construite autour d’une duplicité, d’un jeu de dupe qui convient à la nature humaine, dans un mélange de science fiction et de tragédie mythique.
Dans Sur la banquette arrière de Jean-Pierre Andrevon, Benny Serano est conçu à l’arrière d’une voiture, s’engage dans l’armée et part en Vietnam, reprend des études et réussit à créer un trou noir. Ce conte scientifique est une bulle qui gonfle avec la grandiloquence des savants fous et éclate dans la banalité la plus naturelle.
Dans Éclats lumineux du disque d’accrétion de Claude Ecken, David Fontaine est un garçon dévoré d’ambition et expert en système d’information, désireux de s’émanciper de sa condition de désœuvré. De son côté Cyril Vabenne mène tant bien que mal des recherches théoriques sur les trous noirs, alors qu’une insurrection éclate nourrie par la ségrégation sociale. Cette novella est la chronique d’une société aux bases utopiques du choix personnel de son activité avec une garantie de gratuité des besoins nécessaires, système qui devient sournoisement une dystopie aux mécanismes proches des enjeux actuels.
Dans A la chandelle de Maître Doc Stolze de Pierre Stolze, l’analyse rapide des productions collatérales du succès d’Harry Potter (Artemis Fowl, A la croisée des mondes et Peggy Sue) est savoureuse.
Dans Jean-Pierre Andrevon, repères dans l’infini, interview menée par Richard Comballot, la carrière de Jean-Pierre Andrevon est abordée en détail après une présentation biographique, insistant sur ses appétences pour le dessin et la peinture, le cinéma et la musique toujours présents derrière son choix de devenir surtout écrivain.
Dans Le talent assassiné : annexe temporaire de Francis Valéry, l’auteur entrecroise son reportage aux Utopiales 2002 avec des séquences de la vie de son alter ego P. Paul Dostert aux prises avec l’alcool, les somnifères, les femmes et les idées suicidaires.
Dans Scientifiction : Toujours plus vite ! de Roland Lehoucq, l’astrogation est abordée sous l’angle des problèmes posés par le déplacement juste en-deça de la vitesse de la lumière, la relativité du mouvement et l’effet Doppler-Fizeau qui déforment les observations.
Dans Amazing Stories, une sensationnelle histoire – Huitième partie : Les années 90 – Little Big de Mike Ashley, le dernier chapitre présente le rebond du magazine au début des années 90 et le cruel malentendu logistique qui l’éloigne d’un potentiel lectorat.
Ce numéro approche la nature indomptable de Jean-Pierre Andrevon avec une belle sélection de nouvelles, dont celles de Claude Mamier et Michael Moorcock qui sont inédites, une interview qui remplace un dossier pour laisser l’intéressé s’exprimer mais qui apparait aussi dans son Lunatique Spécial et Voix du futur, et une autofiction décalée de Francis Valéry.

London Bone – Michael Moorcock

Dans Le Cardinal dans la glace, le témoignage épistolaire du membre d’une expédition de reconnaissance sur une planète lointaine raconte leur découverte d’un cardinal catholique pris dans la glace d’une paroi de la montagne. Au sein de l’équipe l’atmosphère devient tendue, emplie d’un mysticisme obsessionnel à la portée surréaliste.
Dans L’Os de Londres, un escroc met en place un trafic d’os de dinosaures naturellement fluorescents trouvés dans le sous-sol de la ville, avant de découvrir que ce sont des ossements humains lumineux par une réaction chimique avec la terre de très anciens cimetières. Cette nouvelle est exubérante, à l’image de son personnage principal, se moquant du tourisme international, de la culture artistique populaire, des scrupules capitalistes, de la frilosité religieuse et de la versatilité de l’opinion publique.
Dans Un samedi soir tranquille à l’Amicale des Pêcheurs & Chasseurs Surréalistes, Jehovah rend visite à la clientèle d’un bar pour discuter et répondre à des questions. Le parallèle entre Dieu et le libéralisme économique montre que l’homme est un mauvais produit qui mérite l’extinction, contrairement au chat. L’irrévérence cible les américains, la surpopulation, la faiblesse de Jésus et l’imperfection de Dieu.
Dans Le Jardin d’agrément de Felipe Sagittarius, Minos Aquilinas est l’enquêteur métatemporel appelé pour résoudre un meurtre commis dans le jardin peuplé d’une vie végétale étrange du chef de la police Otto von Bismarck, avec l’implication de son jardinier Felipe Sagittarius, d’Adolf Hitler frustré et d’Eva Braun volage.
Ce recueil met en exergue un humour désabusé, une ironie civilisationnelle où les blagues abondent et les chaines de causalité s’entremêlent dans un théâtre d’improvisation d’une créativité débridée.

Les rives du crépuscule – Michael Moorcock

Des extra-terrestres ont stoppé la rotation de la Terre sur elle-même, créant une séparation entre une partie toujours ensoleillée et l’autre plongée dans l’obscurité. L’humanité est aussi devenue stérile, ajoutant à l’insignifiance de l’espèce la peur de la disparition programmée. Le désespoir ambiant génère une fête sans fin, une angoisse superstitieuse, un hédonisme fainéant et un rationalisme qui mène au renoncement. Clovis Marca est le dernier né des hommes, à la recherche d’Orlando Sharvis, grand scientifique disparu sans laisser de trace en fondant une colonie sur Titan. Une secte terroriste et misanthrope sévit, occasionnant la formation d’une milice politiquement structurée et dirigée par Andros Almer, despote frustré.
Par une science fiction philosophique, Michael Moorcock peint une fresque politique représentative de la société humaine et de son histoire dominée par Orlando Sharvis qui se révèle être un dieu, Andros Almer qui se proclame dirigeant providentiel, Clovis Marca qui dans son égocentrisme ne désire que l’immortalité et Fastina Cahmin qui, seul personnage féminin, n’est qu’un objet de convoitise et finalement une génitrice potentielle. Toutes ces figures président au destin de l’espèce dans un théâtre du pouvoir aux proportions mythologiques, dans une ambiance empruntant les codes de la fantasy et du planet opéra pourvue d’un humour grinçant tout droit sorti d’un mythe antique, entre Lune creuse et compensation des bienfaits par des supplices (la consanguinité), pour discréditer le totalitarisme. Les destins personnels n’ont pas de sens pour l’univers.

Déjeuners d’affaires avec l’Antéchrist – Michael Moorcock

Ce recueil renferme les histoires de personnages et de familles, une littérature classique dans le style du début du XXe siècle, à la fois bucolique et légèrement sombre. Michael Moorcock aime parler de Londres, et surtout de l’Angleterre, dans ces chroniques sur la société et la culture du pays.
L’écriture est enivrante et d’une qualité irréprochable mais il ne faut pas s’attendre à de l’action ou de l’aventure. Le classicisme est omniprésent dans ces longues nouvelles lancinantes aux descriptions minutieuses des lieux et aux dialogues très fournis.
Ces histoires concernent la famille Von Bek, donc soit vous connaissez soit ce livre pourra vous donner l’envie de découvrir cette saga. Les thèmes abordés sont la religion et le mysticisme avec un discours moral sur l’individu et les civilisations enrobé d’un mystère délectable et diffus.

Le navire des glaces – Michael Moorcock

La Terre est recouverte par la glace et des bateaux glissent au gré du vent, c’est un récit d’anticipation, post-apocalyptique, une fable mystique et environnementale entre science et religion, enjeux géopolitiques et inégalités sociales. Le poids des traditions est très présent et le narrateur est confronté à ses croyances aveugles dans une quête de sens, de savoir et d’amour.
Le livre est bien documenté sur la navigation, ce qui est appréciable pour l’immersion et le dynamisme de l’histoire. Le personnage n’est pas parfait, il est en proie aux doutes. L’écriture est précise et efficace, maitrisée, agréable à lire car focalisée sur une dizaine de protagonistes, et laissant beaucoup de place à l’action/aventure. C’est définitivement la quête d’un homme aux émotions changeantes.