Mordred – Justine Niogret

Mordred est un chevalier torturé par une douleur permanente due à une blessure grave au bas du dos. Lorsqu’il parvient à s’écrouler de sommeil il revit les grandes étapes de sa vie. Il a toujours été assez solitaire et amoureux de la nature grâce à Morgause sa mère. Un jour il est confié à Arthur son oncle pour préparer son adoubement, mener à bien sa quête consistant à terrasser un serpent monstrueux, l’Aspic.
Une fantasy moyenâgeuse très sombre se développe dans une époque brutale et cruelle pour les enfants, où la vieillesse est un naufrage et le danger omniprésent, constituant un lien avec Chien du heaume. Mordred est un personnage mythique à la destinée banale de torture physique et de collapsus mental entre découragement clinique et nostalgie poétique dans une structure de récit non linéaire. Un chevalier est fait pour le champ de bataille dans une avancée aveugle parmi la moisson des corps, pantins fracassés dans l’ordre des choses. La quête d’identité se fait dans l’acceptation d’une malédiction pour écarter les regrets et atténuer le déterminisme dans la naissance comme dans la mort. Justine Niogret décrit une époque impitoyable d’une noirceur, d’une poésie simple et d’une psychologie complexe, dans laquelle les enfants ne sont jamais épargnés par les rudesses et deviennent des êtres sans liberté.

Gueule de truie – Justine Niogret

Après l’Apocalypse, Gueule de truie est un tueur inquisiteur au nom de Dieu, dressé par une organisation depuis son enfance pour exterminer la vermine humaine. Son masque à gaz et sa combinaison de cuir l’isolent de l’environnement dévasté. Il rencontre une jeune fille qui vit dans les ruines infestées et la nature hostile en transportant une boite en fer.
La narration est rude, remplie de violence et de déliquescence avec une noirceur et une intensité psychologique extrêmes. Leur quête se découvre et s’impose suivant les épreuves qui se présentent dans ce monde insensé et inexprimable. La mort et le silence sont palpables, épais à mâcher, qui révèlent et menacent de noyer la révolte intérieure. Au cœur du roman se trouve l’enfance détruite et la difficulté de s’adapter à un monde qui semble renaitre, par une ordalie qui montre ce qui a disparu avant d’exister, oxymore ontologique. C’est l’illustration de ce qu’un environnement barbare peut faire d’un enfant et le fardeau qui pèse, la peur et la haine, au travers d’un symbolisme âpre, la solitude et la douleur d’un être qui ne connait que la cruauté.

Mordre le bouclier – Justine Niogret

Après avoir vu son demi-frère, prévenu par Bréhyr, ancienne femme de Regehir, Chien du heaume, malgré ses mains ravagées, va accompagner cette dernière dans sa quête pour supprimer ceux qui l’ont enlevée dans son enfance. En route elles s’arrêtent chez la mère de Chien, ce qui ne lui apporte que la crainte de vivre le même destin funèbre que son père. Chien découvre la ville puis la quête meurtrière de Bréhyr les rappelle sur le chemin du retour de croisade, à surveiller l’apparition fantomatique espérée des vaincus abandonnés de Dieu. Se joignent à elles la Petite, arbalétrière froide, et Saint Roses, un croisé éclopé à la foi amputée, et Chien y voit un peu plus clair, la Salamandre s’invite aux premières loges pour la moisson, l’abattage. Dans ce deuxième tome, la quête identitaire cristallisée par son ancrage dans le passé devient une prise de conscience, une acceptation de son histoire et de sa propre nature pour juste vivre malgré toutes les blessures, pour éteindre la rage de vengeance et l’autodestruction. Chien peut alors se tourner vers l’avenir, dans une époque sombre où rares sont les adultes qui vieillissent vraiment et peuvent acquérir une certaine sagesse, où les enfants existent à peine, handicapés par la méchanceté et l’indifférence lorsqu’ils ont le malheur de vivre.

Chien du heaume – Justine Niogret

Chien du heaume est une jeune femme du Moyen-Age qui sait se battre et survivre dans la nature hostile, la brutalité du monde ne lui fait pas peur. Elle se lie d’amitié avec Bruec, le chevalier Sanglier, qui l’invite dans son château, et avec Regehir le forgeron. Elle leur dit être à la recherche de son nom, et cette quête d’identité est celle d’un animal, l’instinct a remplacé la mémoire dans un cheminement brutal et cruel, à la découverte de l’histoire de cette contrée. Autour d’eux rôde Egregorein le Veilleur, la Salamandre, dogue rouge de la Chasse Sauvage, source potentielle et surnaturelle d’informations pour Chien du heaume, mais aussi un péril menaçant et une fausse piste. La présence dans le château d’Iynge, un jeune lige et musicien délicat, et de Noalle, femme-enfant de Bruec, folle dans sa solitude, ne lui apporte que fureur et tristesse.
L’ambiance médiévale est très étudiée, pleine de vitalité, entre vieux français et folklore, d’une noirceur violente d’où surgit une lueur poétique diffuse, un esprit révolté derrière la puanteur ambiante, les chairs rongées et les injustices exécrables. Les personnages sont massifs dans un monde fait pour le combat, Chien est une femme à la hauteur des hommes, elle les dépasse souvent.

Cœurs de rouille – Justine Niogret

Les relations entre homme et machine, créateur et créature, sont au centre de ce roman post-apocalyptique, désabusé, d’une poésie métaphysique, dans une échappée vitale. La vie et la mort se côtoient dans cette mythologie de l’automate, avec des questionnements sur le corps et l’esprit, la mémoire, la liberté, la déliquescence et l’évolution entropique. La création d’un être, véhicule à l’image de ses créateurs, siège d’un esprit sauvage, est un art consumé, troublé par la rouille et l’oubli. Avec son action violente, intense et syncopée, cette langueur mouillée et une dureté implacable, le récit fait penser un peu à Blade Runner dans ses enjeux et sa course vers la vie et la liberté inscrite tout au fond.
L’écriture de Justine Niogret est superbe, alternant des phrases courtes et des descriptions raffinées où chaque mot est pensé, choisi avec une exigence magnifique, apportant une puissance qu’on ressent physiquement. Cette vision de la robotique et de l’humanité face à face est intense, indispensable.