Fiction 263

Dans L’œil sur le futur (1ère partie) de Robert Silverberg, Lew Nichols est un stochasticien qui monnaye ses prédictions auprès d’entreprises et se laisse embarquer dans l’équipe de campagne de Paul Quinn pour briguer la mairie de New-York. La première des trois parties ici présentée, et première édition française, de L’homme stochastique / Le maître du hasard met en scène les faiblesses de Lew, son obsession pour la conquête du pouvoir, l’irruption du chaotique Transitisme lui ravissant sa femme adorée et surtout la leçon de clairvoyance que lui donne Carvajal.
Dans Sous les masques de Joël Houssin, Toos rencontre un immense succès social et politique par sa production littéraire et ses discours opportunistes d’un humanisme bienveillant. Cette nouvelle inédite, s’insérant dans une dystopie environnementale de pollution et d’inégalités, est un bloc intense qui illustre la surenchère et compétition entre cynisme ambitieux et pur nihilisme, entre immoralité et amoralité.
Dans Comme le phénix renaissant de ses cendres de Phyllis MacLennan, le scientifique Manuel Da Silva et sa compagne pilote Brangwyn se sont posés sur une planète lointaine habitée par des anthropomorphes compatibles biologiquement avec eux, concrétisant la recherche pour pallier la stérilité des Terriennes. Le texte se concentre sur la dimension psychologique de cette quête aliénante, sur les implications personnelles qui s’expriment par la jalousie et une angoisse essentielle dans un vertige émotionnel.
Dans Le lendemain des salamandres de George W. Barlow, les salamandres géantes écrasent l’Humanité sous une pluie diluvienne. Comme dans un songe apocalyptique, le cataclysme s’abat dans un mélange de punition divine insensée et de résurgence cyclique de l’évolution biologique.
Dans La machine à jazz de Richard Matheson, un trompettiste suit un spectateur blanc chez lui qui veut enregistrer le musicien et traduire son morceau grâce à une machine de son invention. La poésie et la dignité suintent de ce texte à la gloire du blues, de l’expression indicible de la tristesse et de la colère face au racisme.
Dans Les monstres de P. G. Wyal, le syndicat des freaks mendiants de Gothopolis avec Hank le Crâne à sa tête entame une grève illimitée et met la pression au maire avec des revendications inacceptables. Cette nouvelle ironise sur la nécessité des anormaux pour assurer la stabilité de la société dans son ensemble.
Dans Tremble le temps de David R. Bunch, des incarnations du temps craignent pour leur existence face à un homme et son vaisseau dont la vitesse se joue de la distance.
Dans Une délicieuse et amusante nouvelle de Barry N. Malzberg, le rédacteur en chef Ferman commande à l’écrivain Malzberg une nouvelle drôle pour changer de ses habituels textes sombres mais les propositions en retour ne correspondent pas aux attentes.

Dix de der – Joël Houssin

Un bar et un hôtel de passe contrôlés par Claudie Camelonne le Belge voient leur activité perturbée par un chauve qui distribue les mandales et joue du couteau de dinette.
L’histoire met de côté le Dobermann et son équipe pour se focaliser sur la guerre des gangs à l’échelle européenne qui oppose le Belge au Chauve, avec le commissaire Simonetti qui tente un coup de billard pour affaiblir le crime organisé et l’inspecteur Clodarec qui tente d’exister dans son placard du DER. L’action est motivée par les faux-semblants et les trahisons faisant sortir Jo le Triste et son frère Moustique de la bande du Dob pour s’empêtrer dans la violence déchainée et des scènes à la limite du gore, enrichies d’un humour décapant et d’un argot omniprésent tout au long du livre. Le Dobermann demeure en périphérie de ce polar brutal et bien rythmé, une petite parenthèse animée par Tranoy le grand méchant ex-flic du GIGN qui a pété les plombs et par la police qui tient bien son rôle amoral, un bel exercice de style plein de vitalité et de létalité avivant l’aura mystérieuse du Dob.

Banlieues rouges

Dans Fumez Coke : en guise de préface… de Romain Wlasikov, la science fiction est d’actualité, dans une urgence, une prise sur le réel et ses promesses aussi répugnantes soient-elles.
Dans Toucher vaginal de Jean-Pierre Hubert, une guerre des sexes dans l’avenir pousse le Front de Libération Armée de la Femme à prendre en otage devant les caméras des clients du Centre de Réjuvénation Masculine. Dans ce texte le féminisme devient militaire et clandestin, l’exposition médiatique est une arme pour gagner l’opinion.
Dans Je m’appelle Simon et je vis dans un cube de Dominique Douay, un homme s’interroge sur l’abstraction sensorielle qu’il vit, mort ou abduction, se projetant dans ses souvenirs à volonté et cédant à la paranoïa, à un doute métaphysique et ontologique dans une expérience psychologique intense.
Dans Exzone Z de Jean-Pierre Andrevon, la société est devenue amorale, la journée est constellée de meurtres gratuits, une guérilla habituelle éclate entre des groupes lourdement armés dans une école primaire, la vie n’a plus de valeur et seule la survie compte.
Dans Le monde du ¥ de Philip Goy, être choisi par hasard pour devenir une star de la télévision est bien la seule façon d’échapper à un quotidien morose, à une vie insignifiante qui génère frustrations et fantasmes démesurés.
Dans Et voir mourir tous les vampires du quartier de jade de Daniel Walther, une escouade de l’armée s’enfonce dans la jungle de plantes carnivores qu’est devenue New-York, combat routinier et perdu d’avance contre un ennemi définitivement installé.
Dans L’ouvre-boîte de Christian Léourier, Liorg Aménophren Dupont est confronté à une dystopie administrative, une dictature de l’organisation basée sur des couleurs attribuées au hasard à chacun, une société du contrôle psychique dans laquelle il faut s’abandonner.
Dans Relais en forêt de Sacha Ali Airelle, la ville de Verdhen est sur le front d’une guerre dévastatrice impliquant des androïdes éclaireurs, une technologie biochimique et des bombes moléculaires dans une destruction spectaculaire orchestrée et radicale.
Dans Multicolore de Joël Houssin, la réussite sociale s’obtient au Jeu, Mirko ne vit que pour le pari hasardeux et compte sur sa chance pour ne pas devenir un Looser comme son frère, paria voué à l’exécution. Ce système génère une élite changeante qui exprime les fantasmes caricaturaux de la réussite virile.
Dans Terrain de jeu de Roger Gaillard, à 42 ans les citoyens sont arrêtés et drogués pour retomber en enfance et accepter ce dernier voyage afin de lutter contre la surpopulation.
Dans Supplice sylvestre de Jean Le Clerc de la Herverie, un acteur vit le supplice d’être paralysé en pleine nature, lui laissant trois minutes de mouvement toutes les vingt minutes. Il rejoint l’actrice qui était sa maitresse sur le tournage de leur dernier film condamnée à rester en mouvement avec une petite pause chaque heure.
Dans Les derniers jours de mai de Christian Vilà, un groupe de terroristes ouvrent les sas du dôme protégeant la ville de l’atmosphère extérieure empoisonnée.
Dans Les seigneurs chimériques des stades hallucinés de René Durand, l’élection présidentielle française se joue par un match de rugby sanguinaire déclenchant une hystérie collective et des destins individuels sordides.
Dans Le super-marché de Dominique Roffet, les hommes vivent enfermés dans la ville, dans l’insécurité, travaillant pour aller faire des courses une fois par semaine dans le gigantesque Centre de Distribution, dans l’animosité égocentrique mélangée au formatage résigné.
Ce recueil dans son ensemble propose des visions sociétales dystopiques qui diffusent une noirceur implacable, une absence de sens et d’espoir qui sonne comme un violent sursaut d’anticipation, une projection des craintes de 1976 sur l’autoritarisme socio-politique, le naufrage individuel, l’aliénation et la surmédiatisation.

Game over – Joël Houssin

Des Moines est un pilote de camion qui parcoure une terre ravagée par une guerre nucléaire sur des routes traversant des territoires apocalyptiques. Sa mission, accompagné par Vegas un gamin arrogant dont la présence est imposée par son patron, consiste à livrer un précognitif au bout de la ligne 8 au volant d’un véhicule surpuissant.
L’aventure routière débute dans un contexte de science fiction post-apocalyptique décoré avec soin de détails sociologiques qui permettent de dépasser le cliché post-atomique. Le mystère sur la cargaison plane, le road trip est d’abord psyclaustrophobique à cause du brouillard toxique qui provoque des hallucinations, puis devient plus matérialiste avec une course-poursuite futuriste qui rapproche furtivement l’action d’un Mad Max urbain. En plus du phrasé hérité du polar, les dialogues sont truffés d’un argot modernisé s’adaptant bien à l’ambiance d’un monde de folie, hystérique et narcotique. Le délire sur les bolides est très présent mais entrecoupé par des scènes d’à-côté drolatiques qui débordent dans le gore impromptu et le ridicule systémique. Ce livre, comme Le champion des mondes, Blue, Lilith et City dixit l’auteur, rejoint l’anticipation d’un monde dystopique probable et virtuel ici sous la forme d’un jeu vidéo sombre et impactant.

Blue – Joël Houssin

Chaque quartier de la Cité est tenu par un clan et cette ville instable en ruines est ceinte par un Mur jamais franchi, gardé par les Néons et protégeant un secret. La Lame, chef des Saignants, et Blue, chef des Patineurs, décident de s’allier pour franchir le Mur malgré les inimitiés profondément ancrées entre les clans. Tout Gris, bras droit de Blue, voue une haine sans borne à la Lame qui a tué sa mère sous ses yeux quand il avait trois ans.
C’est une dystopie proche, violente et post-apocalyptique, à la société écroulée, une guérilla larvée comme style de vie, une survie communautariste remplie de vacuité et du rêve d’échapper à l’enfermement. Ce récit intense et sauvage, à base d’argot et de personnages truculents, raconte un plan d’évasion désespéré hors de la Ville figée dans une décadence permanente, un tourbillon d’affrontements et un passé horrible qui inspire le présent, contamine une existence déjà malade. L’esthétique punk un peu glam et l’humour noir adoucissent le sérieux, la paranoïa et l’horreur biologique dans une sorte de mélange entre Mad Max et Subway. C’est un huis clos urbain, avec ses trahisons et ses illusions, qui s’épanouit en une allégorie pessimiste de la Caverne de Platon, une vérité désespérée et révélée à travers la violence, devenant mythique et magistrale, et la noirceur d’une existence insensée.

Le Dobermann américain – Joël Houssin

L’Anti-gang de Paris a reniflé la présence de deux truands qui n’ont pas des têtes de vacanciers ni la réputation de sombrer dans l’oisiveté. Loïc Clodarec, jeune transfuge des Mœurs, est accompagné de Richard Dubois, un enquêteur expérimenté, pour débusquer la constitution probable d’une fine équipe et anticiper un potentiel coup d’éclat. Les représentants de l’ordre s’agglutinent autour de Yann Lepentrec avec Lucky son grand doberman et Michel Mondolini, un mac pisté par Clodarec, rejoints par Salva et Taite, les deux malfrats en mal d’action, dans le pays basque. Mais la nasse est perméable et l’histoire se focalise beaucoup sur les flics qui pataugent, entourés par des imprévus navrants qui se tissent au gré de l’inéluctable Loi de Murphy entre ridicule et sordide, impuissance et irresponsabilité.
Pas avares en hémoglobine, les fusillades et les rixes s’enchainent dans un humour sauvage et une ambiance années 80 avec des fulgurances de violence extrême et cette fatalité, amère malédiction propre à l’éternelle opposition entre flics et voyous.

Le pronostiqueur – Joël Houssin

Dans le monde des courses hippiques, Luc Gérin est une ancienne étoile montante du pronostic, alcoolique invétéré et employé dans un journal grâce à sa relation avec la fille de son patron. Mais elle le quitte et il va se faire virer s’il ne parvient pas à prédire correctement le résultat de la prochaine course. Une affaire de course truquée émerge avec des commanditaires mystérieux se cachant derrière un homme de main sans pitié, aussi psychopathe que malicieux.
C’est un polar à base de torgnoles et de binouzes au milieu du purin avec un personnage principal froissé et cerné par le mépris. La structure narrative et le découpage du récit aident à l’immersion dans cette littérature légère dédiée à l’amusement crasse avec le méchant illuminé et les protagonistes qui pataugent dans la mélasse. Mais c’est dans le dynamisme de l’action que le talent de Joël Houssin éclate et habite un contexte d’alcool et de bourrins très années 80. L’histoire dévie finalement vers le fantastique, l’humour est caustique, l’ambiance fait penser à une parodie de Frankenstein dans le style de la collection Angoisse chez Fleuve Noir ; l’extravagance oublie le plausible dans un carnaval pathologique de la science sans raison et des bassesses humaines.

Angel Félina – Joël Houssin

D’un coup, les chiens se mettent à tuer sauvagement leurs propriétaires ou proches, les morsures sont mortelles mais la contre-attaque s’organise. Deux scientifiques enquêtent sur cette épidémie, comme le fait de son côté un journaliste ayant trouvé sa femme déchiquetée par leur chien, alors qu’un vigile maitre-chien avec des problèmes dans son couple assiste à l’accident mortel d’un gamin en moto.
L’ambiance générale devient hystérique et une extermination canine est largement envisagée. Cependant des personnes ne sont pas du tout informées ou minimisent la situation, ce qui permet de beaux moments de candeur bafouée et c’est tout l’intérêt ludique de l’histoire, surtout dans la première partie, qui réside dans la multiplication des scènes cruelles d’un satanisme pur, comme dans la collection Gore chez Fleuve Noir. Avec le dynamisme du récit et la familiarité argotique, le tout forme un mélange efficace d’action et d’angoisse. Le manque d’éthique scientifique mène à la destruction.

Masques de Clown – Joël Houssin

Les Mectons sont les hommes employés dans les mines éloignées de la Terre et qui perdent peu à peu leurs capacités intellectuelles. Une fois à l’état de légumes ils sont abandonnés sur Clown, une planète mouroir sur laquelle une maladie les fait se recouvrir de champignons. Les compagnies minières et le gouvernement militaire cachent cette situation mais un Mecton-Clown parvient à s’échapper pour rejoindre la Terre. Un groupe de quatre personnes est chargé d’enquêter, le docteur Poska Dehli, le fonctionnaire alcoolique Val Dundee, la froide et distante Jaïs Negra elle aussi portée sur la boisson, et le sérieux Sword Frédrik. Ils découvrent qu’un homme, Hul Lypheor, mène seul une étude sur Clown pour comprendre ces maladies.
La personnalité du quatuor et l’impuissance des militaires fonctionnent bien dans ce complot ayant pour objet une menace exobiologique et cosmique. Le récit est court mais se focalise sur une approche scientifique et une confrontation à grande échelle dans l’ombre d’une surpuissance industrielle humaine illusoire. Cette critique de l’expansion avide est classique, la découverte d’une forme de vie atypique à la nature inconnue étant inévitable.

Le temps du Twist – Joël Houssin

L’humanité est affectée par un rétrovirus, l’alcool est le seul médicament et arrêter de boire mène à un état de mort vivant. Antonin a une famille bien soignée à la beuverie mais il préfère rejoindre des potes pour prendre des drogues synthétiques, parler musique et boire parce que c’est obligatoire. Comme c’est le jour de son anniversaire, 42, un pirate informatique, invite Orlando, un nouvel ami qui se révèle être un loup garou, accident génétique dû au rétrovirus. Il invite la bande chez lui et offre à Antonin une vieille Buick. Étant fans de Led Zeppelin, l’autoradio contient les meilleurs concerts du groupe. Lire une piste les envoie à l’époque devant la salle mais la réalité est différente.
On sent tout de suite la nostalgie amusée de l’adolescence dans cette science fiction d’action et d’aventure temporelle, errance uchronique, avec un divertissement dans le récit similaire aux textes de Roland C. Wagner. L’ambiance sexe, drogue et rock n’ roll n’est pas envahissante, pas besoin d’être expert en musique pour s’y retrouver et les références historiques sont intéressantes. Joël Houssin ne se gêne pas pour critiquer la société, épinglant avec joie la télévision de la fin des années 80 et le niveau général de culture, montrant que si le présent est minable, le futur sera bien pire, une épidémie peut tout changer. L’action est presque constante, l’effet de bande d’amis fonctionne bien grâce à des personnages allumés et pressés dans une alliance de la science fiction imaginative et du polar rythmé, d’une pincée de trash, un soupçon de fantasy et une bonne dose de cyberpunk à la fin.