L’héritage des étoiles – Joan D. Vinge

La première partie du livre est constituée de la nouvelle Mediaman avec une traduction un peu différente de celle du recueil Les yeux d’ambre. Chaim Dartagnan est un mediaman (ici médiant) engagé par le Démarch (ici Démarque) Siamang pour filmer une expédition au départ du port spatial de La Mecque, avec Mythili Fukinuki comme pilote, à la rescousse de Kwaime Sekka-Olefin coincé sur Planète Deux après avoir récupéré une technologie perdue depuis la Guerre civile. Le récit est centré sur le personnage de Chaim et décrit sans trop entrer dans les détails mais de façon indirecte la Démarchie, au travers d’un journaliste sans déontologie ni courage immédiats, d’une femme de caractère en conflit avec le carcan social sexiste, d’un industriel amoral à l’ambition dévorante et d’un héritier visionnaire victime de cette aventure symbolisant la chute du système de Paradis (ici Heaven) et de l’humanité.
La seconde partie présente la seule traduction de Fools’ gold, dans laquelle Chaim récupère le droit d’utiliser le vaisseau de Sekka-Olefin auprès de ses héritiers, proposition faite également à Mythili grâce aux efforts de Wadie Abdhiamal pour réunir les deux parias. Le récit s’attarde sur la rancœur de Mythili dans l’impossibilité d’oublier la lâcheté de Chaim sur Planète Deux mais leur prospection les mène finalement à une usine en perdition depuis la Guerre dont les pièces détachées pourront se monnayer après avoir déjoué le piège tendu par un concurrent sans foi ni loi. Se déploie alors une comédie d’aventure qui reste centrée sur la Démarchie et les deux nouvelles qui s’enchainent parfaitement demeurent des parenthèses narratives et introductives effleurant seulement les enjeux de l’avenir de Heaven par des considérations écologiques autour de la lubie de Sekka-Olefin déployée dans Mediaman et une noirceur existentielle à peine nuancée par la réconciliation timide entre Chaim et Mythili. Ce livre est donc une porte d’entrée, malgré les dates de publication française, sur sa suite Les proscrits de la Barrière Paradis qui est en comparaison d’une toute autre ampleur, d’une ouverture et d’une complexité, avec des personnages plus nombreux et son organisation sociopolitique, que L’héritage des étoiles ne laisse pas présager.

Les proscrits de la Barrière Paradis – Joan D. Vinge

À bord de l’astronef Ranger, un équipage quitte la planète Matutinale et ses conditions de vie extrêmes en direction du système de Paradis dans l’espoir de trouver un monde grandiose et prospère. Arrivés à destination de l’amas gazeux de Discus et ses anneaux, le Ranger est attaqué par des vaisseaux à la technologie rudimentaire, seuls Betha et Clewell survivent sur sept membres de l’expédition et réussissent à s’échapper pour rejoindre Lansing la capitale de la Ceinture Paradis. En chemin ils sont confrontés à Ombre-Jack et Mouette-Alyn, des enfants pirates dans le dénuement, originaires de Lansing.
Dans la droite lignée de L’héritage des étoiles contenant la nouvelle Mediaman du recueil Les yeux d’ambre qui présentait surtout le système politique de la Démarchie et ses entreprises voraces et la nouvelle Fools’ gold, le contexte de décadence s’est accentué et le récit introduit une organisation concurrente malgré des tentatives de coopération, la Grand-Harmonie, dans une bataille pour les ressources naturelles. Ce space opera repose sur les personnages et sur les bonnes idées ethnologiques, la structure familiale de mariage multiple sur Matutinale, la parodie médiatique de démocratie directe en Démarchie, l’ombre totalitaire au-dessus de la Grand-Harmonie et l’omniprésence des handicaps dus aux interférences atomiques sur le génome à Lansing, les sociétés s’adaptant pour leur survie, l’aisance de la chatte Rusty dans un environnement dénué d’animaux et la survenue forcée de Wadie Abdhiamal un employé gouvernemental sans envergure rencontré à La Mecque à la fin de Mediaman. La confrontation des quatre sociétés, Matutinale, Lansing, Démarchie et Grand-Harmonie prouve la réalité de la décrépitude civilisationnelle causée par l’absence d’entraide et d’unité entrainant la disparition sauvage de toute humanité, provoquant une infinie tristesse, étouffant l’espoir d’un renouvellement de l’espèce. Cette anticipation réaliste et lucide apporte une dimension tragique et dramatique à cette aventure qui renonce à la légèreté avec une poésie en retrait dans l’obscurité, une profonde maturité sensible collée aux destinées individuelles. Finalement l’ouverture sur des promesses propulse Wadie dans son rôle constructif de négociateur et le reste de l’équipage dans la construction d’un nouveau cycle.

Les yeux d’ambre – Joan D. Vinge

Dans Les yeux d’ambre, T’uupieh est engagée par le seigneur Chwiul pour assassiner son propre frère Klovhiri, favori du suzerain, afin de récupérer les terres qu’il a confisquées à T’uupieh et à sa soeur Ahtseet qu’il a épousée. À la tête d’une bande de hors-la-loi dans les franges de son ancien domaine, T’uupieh assoit son autorité en communiquant avec le démon qu’elle a trouvé, son familier immortel qu’elle vénère dont un de ses yeux d’ambre ne la quitte jamais. Shannon Wyler est un musicien qui a révolutionné le processus de traduction en utilisant un synthétiseur au lieu des outils informatiques traditionnels, son rôle à la N.A.S.A étant de parler avec T’uupieh et surveiller depuis la Terre les images transmises par la sonde envoyée à la surface de Titan. Le mode de vie violent de T’uupieh et ses congénères constitue un spectacle télévisé très prisé sur Terre mais Shannon s’insurge et tente de convaincre T’uupieh de renoncer au meurtre d’innocents. Cette nouvelle montre la froide poésie et l’exotisme radical d’un biotope basé sur l’azote et l’ammoniac, illustre le gouffre qui sépare les formes de vie sentientes de Titan et de la Terre aux conceptions morales naturellement hétérogènes. Le texte n’affirme pas du tout la supériorité des humains qui se complaisent pour la plupart dans un voyeurisme à sens unique et qui s’appuient sur une justification scientifique de leurs travers, opposant la philosophie de la liberté dominante sur Terre et la conception d’une prédétermination de la destinée sur Titan, tout en gardant un relativisme à propos de l’archaïsme et du progrès des civilisations.
Dans Depuis des hauteurs impensables, Emmylou Stewart s’est engagée dans une mission solitaire d’exploration sans retour possible à bord d’une sonde lancée par la N.AS.A. Le contenu de la nouvelle est profondément psychologique, le délai de communication avec la Terre augmente au gré de l’éloignement constant et les échanges directs avec son seul compagnon, un oiseau chatoyant mais futile, ne parviennent plus à soulager son stress. Vingt ans après son départ, Emmylou apprend que la raison à l’origine de son volontariat pour cette mission s’écroule avec l’annonce que son absence de d’immunité naturelle serait curable sur Terre, qu’elle pourrait avoir une vie normale, que toute son enfance sans contact physique avec le monde pourrait n’être qu’un mauvais souvenir mais il est trop tard et sa condition de pionnière pour l’espèce humaine se transforme en prolongation infinie de son enfermement, balayant l’acceptation active de sa démarche de renoncement et de dévouement. Cette trajectoire dans un huis clos plein de sensibilité le long de la flèche du temps et de son irréversibilité devient une fuite insensée, une sombre chute dans l’inconnu.
Dans Mediaman, Chaim Dartagnan est un ancien pilote prospecteur devenu mediaman, engagé par l’entreprise du Démarch Siamang pour filmer le sauvetage en réponse à l’appel de détresse de Kwaime Sekka-Olefin bloqué sur Planète Deux dans les Cieux avec un vestige technologique datant de l’avant-Guerre civile, la pilote Mythili Fukinuki se chargeant de les convoyer. Dans le contexte d’une civilisation sur le déclin sociopolitique et moral, affaiblie par un conflit destructeur, la nouvelle repose sur les personnages, l’industriel ivre de pouvoir au-dessus des lois, la femme assoiffée de liberté et d’indépendance, et surtout le anti-héros banal et naïf qui renferme un mélange de lâcheté et de mauvaise conscience en accord phonétique avec son prénom. Le monde dépeint est en sursis, le texte ouvrant sur un horizon incertain pour le système de démocratie libérale de la Démarchie, le port spatial de La Mecque et l’avenir à construire pour Chaim et Mythili.
Dans L’aide du colporteur, Wim Buckry est un jeune montagnard de Boisobscur dans les Hautes-Terres, engagé avec sa bande de petits malfrats dont il est le chef par Pachor Katchetooriantz, un camelot désirant être guidé jusqu’à Sainquim dans les Terres-Plates. En chemin la confrontation avec un clan rival laisse Wim seul avec Pachor qui se révèle être un magicien en sus d’un commerçant. Par la découverte du système sociopolitique du Gouvernement mondial de Sainquim mené par Charl Aydricks, le récit magique de fantasy s’ouvre à la science fiction pour déployer la thématique de l’utopie illusoire remplaçant le cycle de grandeur technologique et de décadence morale par une stabilité stérile et liberticide avec en fond un message en faveur du désir d’entreprendre, comme dans la nouvelle précédente.
Dans Soldat de plomb, Branduin est une nouvelle spationaute qui, lors de l’escale habituelle de son vaisseau tous les quarts de siècle, rencontre Maris le patron cyborg du bar Soldat de plomb. Malgré sa vie sociale et les expériences spatiales vécues par procuration, les voyages cosmiques étant interdits aux hommes pour une raison de perturbations hormonales, Maris est profondément seul jusqu’à la décision prise par Brandy de le choisir pour coucher avec lui alors qu’il n’est même pas considéré comme un homme à cause de ses prothèses. Cette histoire d’amour se déroule en dehors du temps et de l’espace, sublimée par la poésie de Brandy, indépendante des fluctuations de la civilisation, de la jalousie et de l’animosité de ceux qui vieillissent.
Ce recueil est subtil, sensible et poétique, basé sur la différence, le décalage, l’isolement, la nostalgie douce-amère et la liberté flamboyante dans un raffinement relativiste aux visées transcendantes à la pointe de l’espèce.

Le vaisseau flamme – Joan D. Vinge

Dans Le vaisseau-flamme, Michael Yarrow était un homme à la vie minable avant de devenir un cobaye pour le gouvernement qui teste l’intégration d’un système informatique au système nerveux humain, avec comme résultat l’émergence d’une troisième entité, symbiose des deux autres les sublimant sous le nom d’Ethan Ring. Il se réveille sur Mars, amoureux d’Hanalore Takkashi qui le fait chanter pour obtenir un accès au réseau de Khorram Kabir l’homme le plus riche du monde. Cette science fiction déborde de vitalité, le anti-héros schizophrène à trois têtes se retrouve au centre d’une comédie réjouissante à base de manipulation et de quiproquos, avec un fond cyberpunk et une forme d’aventure mouvementée, dans un texte aux considérations très scientifiques et à l’humour omniprésent, une expérimentation psychologique féconde.
Dans Maternité, Etaa et Hywel se connaissent depuis l’enfance, pourvue d’une grande clairvoyance elle est destinée à devenir prêtresse pour les Kotaanes et il devient un simple forgeron. Ils finissent par se marier et s’installent à la frontière avec les Neaanes pour commercer avec eux. Enceinte, Etaa est enlevée par le Roi Meron pour en faire sa maitresse malgré l’hostilité de l’Église Neaane la considérant comme une sorcière païenne. La guerre entre les deux peuples fait rage sous les yeux d’êtres étranges considérés comme des dieux. Cette histoire se présente sous la forme d’une fantasy d’aventure, ethnologique et relativiste, tragique et poétique, pleine de tristesse et de frustration. Dans ce monde post-apocalyptique l’humanité est scindée par une tabula rasa historique et un chamboulement génétique qui offre au récit de beaux passages en langue des signes. Comme dans un bac à sable le monde des hommes est illustré dans un dezoom qui aboutit au point de vue des dieux conscients de la dangerosité humaine. Cette destinée porte magnifiquement le message d’une évolution et d’une unité de l’espèce humaine pour conjurer le besoin d’être guidée par des êtres supérieurs.
Dans Le Phœnix en ses cendres…, Amanda est une femme reniée par son père après avoir refusé un mariage arrangé et mise à l’écart dans une société archaïque. Elle assiste au crash d’Hoffmann, un aventurier prospecteur qui survolait la région à la recherche de ressources naturelles à exploiter. Dans cette vision sociétale se mêlent tragédie ordinaire et espoirs inattendus dans une psychologie subtile des personnages, une poésie douce-amère et une sorte d’éloge de la simplicité, une sagesse paysanne qui permet d’adoucir une vie rude.
Dans ces trois textes éclatent une beauté et une intensité dans les personnalités et leurs relations, les considérations globales et individuelles sont riches et c’est dans Maternité et Le Phœnix en ses cendres… que les grandes idées sont présentes concernant l’espèce, l’aveuglement religieux, le sexisme, l’écologie et la conscience historique.