Florelsa, Jémaël et Solann sont des Chantres de Terra, une unité polyandrique de musiciens engagés pour une représentation devant le Régent de Zhyl dans la Bordure galactique. En chemin, une avarie les déroute sur Sargide au centre du système de Procyon. Ce space opera géopolitique confronte les émissaires de Terra, planète-mère de l’Humanité coupée de ses colonies passées et jouissant d’un prestige tout relatif depuis son évolution vers une philosophie pacifiste et le rejet d’un capitalisme extractiviste, à un conflit qui oppose l’appétit totalitariste de Procyon et la voracité sauvage de la Bordure. Le trio de Terriens devient un enjeu par sa maitrise de la musique hypnotique destinée à propager par l’émotion un message positif et universaliste mais que les belligérants souhaitent détourner pour manipuler les masses et servir leurs intérêts. Ce contexte permet d’installer une tension et de déployer une action entre prise en otage, évasion, faux-semblants et course-poursuite. Les idées prennent le pas sur les personnages et la profondeur sur le divertissement dans une richesse exemplaire pour un premier roman, à l’échelle de l’espèce en ménageant un mystère conservé par le Régent de Zhyl et révélé sur la planète géante dans l’hyperespace, transcendant le continuum et l’individualité. La quête est métaphysique depuis le début, la galaxie est une marmite, l’espace est clos par la Bordure au-delà de laquelle les mondes rejettent la vie et l’écoulement du temps mène à l’effondrement ou à la vaporisation des civilisations dans une sorte de mécanisme naturel aux implications comme divines identifiant l’éloignement du berceau à la raréfaction du principe vital, verrou structurel à crocheter.
En 2055 l’usage des drogues a été révolutionné par la cybertropine et d’autres substances qui perturbent chimiquement le corps, le cerveau et la conscience de la réalité. Jonis Fall est un musicien toxicomane qui se prend pour la Mort après une crise de terribles visions. Ladislav Tomek est un flic impitoyable qui commence à douter du sens de sa vie de nettoyeur des quartiers infestés des pires criminels et le confesse à l’Église de la Clarté ultime, une secte manipulatrice. Cet univers de dystopie cyberpunk urbaine, sombre et violente, se base sur l’imprégnation de la réalité par l’intelligence artificielle via le Jus de Mémoire Morte, une substance mutagène modifiant le corps et l’esprit. La source des visions de Jonis intéresse une religion apocalyptique à la recherche d’une révélation transcendante et d’un avènement démesuré. La riche description de cette société inique construit une ambiance épaisse et glauque transpercée par des éclairs de pure folie, massacres et monstruosités. L’action est constante dans la traque du spécimen Jonis, dans cette recherche qui doit mener à l’immortalité et à l’acquisition de la conscience immanente de toute l’espèce depuis son apparition. Au centre de cette histoire se trouve le lien entre technologie et biologie dans une anticipation au questionnement plein d’action typique de la fin des années 90 sur le sens et les implications phénoménologiques, éthiques et même ontologiques que pourrait avoir la transformation radicale de l’être-au-monde dans une modernité déstructurante. Ce roman à la profonde noirceur post-apocalyptique difficilement atténuée lorgne vers le polar nerveux et déroule une créativité débordante.
Dans Fumez Coke : en guise de préface… de Romain Wlasikov, la science fiction est d’actualité, dans une urgence, une prise sur le réel et ses promesses aussi répugnantes soient-elles. Dans Toucher vaginal de Jean-Pierre Hubert, une guerre des sexes dans l’avenir pousse le Front de Libération Armée de la Femme à prendre en otage devant les caméras des clients du Centre de Réjuvénation Masculine. Dans ce texte le féminisme devient militaire et clandestin, l’exposition médiatique est une arme pour gagner l’opinion. Dans Je m’appelle Simon et je vis dans un cube de Dominique Douay, un homme s’interroge sur l’abstraction sensorielle qu’il vit, mort ou abduction, se projetant dans ses souvenirs à volonté et cédant à la paranoïa, à un doute métaphysique et ontologique dans une expérience psychologique intense. Dans Exzone Z de Jean-Pierre Andrevon, la société est devenue amorale, la journée est constellée de meurtres gratuits, une guérilla habituelle éclate entre des groupes lourdement armés dans une école primaire, la vie n’a plus de valeur et seule la survie compte. Dans Le monde du ¥ de Philip Goy, être choisi par hasard pour devenir une star de la télévision est bien la seule façon d’échapper à un quotidien morose, à une vie insignifiante qui génère frustrations et fantasmes démesurés. Dans Et voir mourir tous les vampires du quartier de jade de Daniel Walther, une escouade de l’armée s’enfonce dans la jungle de plantes carnivores qu’est devenue New-York, combat routinier et perdu d’avance contre un ennemi définitivement installé. Dans L’ouvre-boîte de Christian Léourier, Liorg Aménophren Dupont est confronté à une dystopie administrative, une dictature de l’organisation basée sur des couleurs attribuées au hasard à chacun, une société du contrôle psychique dans laquelle il faut s’abandonner. Dans Relais en forêt de Sacha Ali Airelle, la ville de Verdhen est sur le front d’une guerre dévastatrice impliquant des androïdes éclaireurs, une technologie biochimique et des bombes moléculaires dans une destruction spectaculaire orchestrée et radicale. Dans Multicolore de Joël Houssin, la réussite sociale s’obtient au Jeu, Mirko ne vit que pour le pari hasardeux et compte sur sa chance pour ne pas devenir un Looser comme son frère, paria voué à l’exécution. Ce système génère une élite changeante qui exprime les fantasmes caricaturaux de la réussite virile. Dans Terrain de jeu de Roger Gaillard, à 42 ans les citoyens sont arrêtés et drogués pour retomber en enfance et accepter ce dernier voyage afin de lutter contre la surpopulation. Dans Supplice sylvestre de Jean Le Clerc de la Herverie, un acteur vit le supplice d’être paralysé en pleine nature, lui laissant trois minutes de mouvement toutes les vingt minutes. Il rejoint l’actrice qui était sa maitresse sur le tournage de leur dernier film condamnée à rester en mouvement avec une petite pause chaque heure. Dans Les derniers jours de mai de Christian Vilà, un groupe de terroristes ouvrent les sas du dôme protégeant la ville de l’atmosphère extérieure empoisonnée. Dans Les seigneurs chimériques des stades hallucinés de René Durand, l’élection présidentielle française se joue par un match de rugby sanguinaire déclenchant une hystérie collective et des destins individuels sordides. Dans Le super-marché de Dominique Roffet, les hommes vivent enfermés dans la ville, dans l’insécurité, travaillant pour aller faire des courses une fois par semaine dans le gigantesque Centre de Distribution, dans l’animosité égocentrique mélangée au formatage résigné. Ce recueil dans son ensemble propose des visions sociétales dystopiques qui diffusent une noirceur implacable, une absence de sens et d’espoir qui sonne comme un violent sursaut d’anticipation, une projection des craintes de 1976 sur l’autoritarisme socio-politique, le naufrage individuel, l’aliénation et la surmédiatisation.
La démarche de Richard Comballot est de mettre en valeur la science fiction française, en l’occurrence des années 70, d’exposer ses spécificités et ses préoccupations, son évolution par rapport aux précurseurs français et à l’omniprésence programmée anglophone. L’existence de la science fiction est indissociable de la société, de la contestation de la fin des années 60, de l’implacable réalité des guerres, de la libération sexuelle et du chevauchement des générations. A cet égard la préface de Jean-Pierre Andrevon est passionnante, montrant bien les difficultés pour s’adapter au monde en mutation de l’édition, aux exigences des individualités du milieu de l’écriture, pour créer une identité littéraire riche et diverse. Il y a logiquement une sorte de langueur concernée, une poésie résistante face au contrôle, à l’asservissement et au découragement. Il y a aussi l’évolution urbaine et technologique comme défi humain grâce à la rébellion, l’insoumission ; pas de mysticisme, pas de voyages spatiaux mais le pouvoir de l’esprit et la réalité relative dans un paradoxe qui allie l’élan de liberté et l’attachement au sensible. Cette nécessité débouche sur un pessimisme positif plein de conscience et de lucidité écologique. Le péril ; l’influence humaine est globale et l’adaptation nécessaire. C’est une science fiction d’une profonde gravité, d’une appréhension sensible et cruelle.