Des scientifiques finnois dans le domaine de l’optique s’engagent dans un projet secret à bord d’un télescope en orbite autour de la Terre. En reflet, un philosophe grec et Léonard De Vinci expérimentent des situations étranges qui dépassent les lois de la nature. Ce roman est conçu comme un miroir avec une partie historique, poétique, imagée et spirituelle, et l’autre partie très scientifique nous présentant les coulisses d’une révolution concernant la vitesse de la lumière et le voyage dans le temps, l’inductivisme et la validation théorique par des expériences. Le contraste entre ces deux fils narratifs est extrême, alternant des parenthèses de vies à différentes époques en contact avec des ingérences temporelles et d’un autre côté une plongée épistémologique et très technique dans une découverte mêlant optique et astrophysique. Ce système de répercutions quantiques est fascinant, les deux histoires s’imbriquent parfaitement pour mettre en garde contre la science incontrôlée, sans responsabilité dans l’usage des découvertes. L’impact humain sur les extra-terrestres est toujours présent, rejoignant les conséquences sur la nature, considérée comme globalité cohérente aux différentes relations imbriquées. Le poids éthique est central, dont les enjeux sont disproportionnés pour une conscience humaine étriquée ou aveuglée. Ce livre est une déclaration d’amour à la science et à son esprit de progrès et de probité.
Styx est un virus mortel, une maladie transmissible par la pensée, juste en ressentant de la compassion à proximité d’un infecté, seulement présente sur une planète éloignée, colonisée par l’OGRE, entreprise d’exploitation minière sans âme. Orfeu est un journaliste obsédé par la disparition volontaire de son amant, avant d’être contagieux. La présence des humains perturbe et corrompt l’écosystème, la planète étouffe par leur présence hautaine, ne s’intéressant pas du tout aux indigènes, les Lutins. Orfeu va plonger dans les bas-fonds pour enquêter après la découverte de son ancien compagnon massacré. A la fois polar torturé et science fiction abstraite remplie d’émotions, l’histoire dénonce le rejet de la différence, l’intolérance, le complexe de supériorité des humains et surtout l’absence d’empathie. Orfeu devient un vigilante paranoïaque assoiffé de vengeance, entouré de souffrance, de haine et de mort. La situation commence à dégénérer dans la colonie entre les deux espèces si différentes et hétérogènes. Cette maladie, succédant au SIDA, a une résonance si intense qu’elle suscite une expression de la vie d’une précarité comme artistique. Tout tourne autour de l’amour et de la mort, mais aussi de l’art et de l’insensibilité dans cette plongée parmi une culture exotique et isolée. Le texte est riche dans la découverte mutuelle limite, polar noir très humaniste à la poésie violente.
Ashley, une jeune psychologue qui n’a jamais quitté la Terre, est envoyée sur NexTerra, une colonie minière dont la main d’œuvre extra-terrestre est soupçonnée de propager un virus provoquant chez les humains des crises de terreur disproportionnées. Entre les militaires censés encadrer la crise, les colons humains et ces extra-terrestres jamais étudiés, son autre mission est secrète ; ramener un soldat sur Terre. La démarche industrielle à la base de cette histoire et ensuite l’engagement de l’armée sont inadaptés, cyniques et anthropocentristes, fruits de la peur et de l’ignorance. L’héroïne est un moteur dans son approche empathique, accompagnée de son chien d’aveugle, et dans son désir de comprendre ces extra-terrestres. L’aspect fantasy d’aventure réside dans cette planète luxuriante et cette étude biologique et psychologique des aliens bien détaillée. Jean-Michel Calvez fait durer le mystère dans ce côté très militaire, dans la compréhension d’une espèce totalement étrangère à travers une enquête totalement scientifique, belle illustration de la nocivité de la peur de l’inconnu et la vacuité d’un esprit obtus.
[28/03/24] Dans Manière noire, Ikebana est un graveur sur cuivre, aveugle et inspiré par le corps des femmes qu’il parcoure de ses doigts, mémorise et interprète ensuite. Cette nouvelle allie une élégance mystérieuse, une passion charnelle abstraite sublimée par l’Art, une floraison des arcanes de l’être dans sa beauté transcendée. Dans Mon journal mental, un homme se réveille tétraplégique à l’hôpital après un accident de la route, témoins des gesticulations autour de lui, de l’indifférence ou de la sollicitude, expérimentant l’enfermement et la passivité sensorielle, l’illusion hasardeuse de la volonté et un vain sursaut religieux. Dans Une rencontre diaphane, Jed est de retour du front dans le Pacifique alors qu’il était déclaré mort, retrouve sa famille et aussi sa fiancée Margie. Ce texte est dans la tradition de l’ancien combattant qui rentre au bercail avec ses blessures, sa métamorphose, sa réalité post-traumatique et ses doutes. Mais c’est une histoire d’amour et par-delà la mort se trouve une lueur froide et éternelle, dans un traitement du sujet à la fois violent et subtil, d’une profondeur impressionnante. Dans De l’autre côté du miroir, un homme désespéré depuis la mort de sa femme aperçoit subrepticement le reflet de son visage dans une flaque d’eau. Sur le thème du miroir liquide, les échos de la mémoire sont un passage au travers de la séparation subie, par un contact relatif et aveuglant, un amour brouillé par le vent et la pluie que la mort n’efface pas. L’histoire reste sombre et évasive entre tragédie matérialiste et espoir fébrile. Dans Forages, un coup de foudre et un mariage sont balayés par un accident de la route et la promesse d’un enfant mène à la nécrophilie. Dans cette nouvelle l’amour par-delà la mort mène au glauque ironique avec cette petite dose de fantastique amusé pour une passion inhabituelle et contrariée. Dans Dernier souffle, un thanatopracteur recueille l’ultime air coincé dans la poitrine des morts par un baiser comme une passation de vitalité, un don intime. Dans La visiteuse des tombes, une présence féminine erre dans un cimetière pour offrir sa sollicitude à une âme résidente esseulée dans une démarche de réconfort partagé.
[24/06/22] La qualité de l’écriture dans ce recueil est supérieure, chaque phrase est extrêmement travaillée. Jean-Michel Calvez écrit à propos de la perception du monde et de la conscience de soi, de l’infirmité, la perte d’un sens qui réclame une compensation et le bouillonnement philosophique d’une ontologie angoissante. Il y a toujours un avant et un après, la communication est fragile, des murs s’élèvent et l’environnement devient comme étranger C’est une littérature synesthésique, du bombardement d’images et de pensées, de l’enfermement, de l’esprit cerné. Il est malaisé de dépasser le rapport au corps et à la sexualité une fois la spiritualité et l’amour perturbés. Le style est précis et raffiné, d’une poésie suave et d’une ironie douce-amère avec un fond philosophique discret mais affirmé tout en clair-obscur, dans un entre-deux.