Bifrost 33

Dans La Faim du monde de Xavier Mauméjean, Paul Veyne est un Entremetteur chargé par les Nations Unies de confectionner des repas réunissant des chefs d’état pour désamorcer les conflits, la vie de sa femme étant suspendue à son succès. Paul est désigné pour œuvrer à la Communion, banquet organisé tous les quatre ans et sommet d’une carrière, réunissant l’ensemble des représentant des pays autour du sacrifice volontaire d’un homme. La stabilité mondiale et l’unité de l’espèce humaine passe par la symbolique de l’anthropophagie dans un hommage aux particularismes culturels et une célébration à la portée métaphysique, dans une transsubstantiation athée aux visées pratiques par l’union du corps et de l’esprit.
Dans L’Homme en forme de poire de George R. R. Martin, Jessie emménage en colocation avec Angela une de ses amies, se retrouve souvent seule à travailler en tant qu’illustratrice pour une maison d’édition et commence à être obnubilée par un voisin repoussant et inquiétant dont personne ne connait le nom. Cette histoire d’un fantastique angoissant modernise le thème de la transmigration de l’esprit en-dehors de tout manichéisme mystique et balaye l’alibi psychologique incarné par Donald le petit ami d’Angela et suggéré avec malice au travers du biscuit soufflé au fromage.
Dans Vous m’aimerez de Jean-Jacques Girardot, une femme d’un autre siècle a rédigé une lettre enflammée à destination du jeune homme qu’elle aime. Le décalage entre le romantisme et la technologie est résolu dans un philtre d’amour alchimique aux composant génétiques.
Dans La Moitié de l’Empire de Bruce Holland Rogers, un jeune pêcheur visite la Capitale, se perd dans ses ruelles, finit par frapper à une porte au hasard et lui ouvre en réponse une femme magnifique. Ce conte de sagesse met en avant la simplicité et la pureté de son héros naïf face à la tentation commune de la beauté, du pouvoir et de la richesse, renonçant aux fantasmes de grandeur pour adopter une vie honnête.
Dans A la Chandelle de Maitre Stolze de Pierre Stolze, il revient à l’occasion de la sortie de l’inédit Le Vampyre des Grampians de Gérard Dôle sur la naissance du personnage d’Harry Dickson, la grande contribution de Jean Ray et les pastiches de Gérard Dôle dans un mélange de lexique et d’ambiance européenne (belge et anglaise) et lovecraftienne.
Dans Hugo Bellagamba : D’histoires et d’enthousiasmes de Richard Comballot, l’auteur aborde sa découverte de la littérature étant jeune, les publications de nouvelles et de livres de sa naissante carrière en 2003, son approche créatrice et ses thématiques de prédilection.
Dans Super les Héros ! : Docteur Banner et Mister Hulk de Philippe Paygnard, Stan Lee crée dans les années 60 le personnage inspiré par celui de Robert Louis Stevenson, au dédoublement dû à l’exposition aux rayons gamma et provoqué d’abord par l’arrivée de la nuit puis par la colère, passant du gris au vert, gagnant en force ce qu’il perd en intelligence, avec des variations suivant les scénaristes, offrant un immense potentiel schizophrénique.
Dans Le chant d’un rêveur : un entretien avec Jean-Pierre Hubert de Richard Comballot, la personnalité de l’auteur transparait, marqué par la Guerre et la Libération, réfractaire à la hiérarchie et aux ordres, lecteur avide depuis l’enfance et cherchant l’aventure. Sa longue carrière est abordée chronologiquement, ses thèmes favoris, sa vision du monde de l’édition et sa considération pessimiste de l’espèce humaine, son approche de l’écriture et sa sensibilité politique farouche d’une existence vouée à la liberté.
Dans Scientifiction : Les voyageurs de l’impossible seconde partie : Au centre de la Terre de Roland Lehoucq, les géophysiciens ont sondé l’intérieur de la planète de façon indirecte en analysant la propagation des ondes sismiques, la solution du forage étant limitée par les lois physiques, reste l’option de l’envoi d’une sonde qui pose un défi technologique immense à la hauteur des conditions de pression et de température, solution qui ne sera pas trouvée dans les inepties de Fusion : The Core.
Dans Magie et scène nue de Brian Aldiss, ce texte de 1974 raconte avec nostalgie l’enfance de l’auteur dans la campagne anglaise du Norfolk, puis la Guerre et l’ouverture sur le monde, développe sa conception de la science fiction et du métier d’écrivain, parle du milieu de l’édition américain et anglais, aborde l’époque de New Worlds et livre un plaidoyer vibrant en faveur de la créativité, l’originalité, l’expérimentation, le courage et l’intégrité.

Bifrost 31

Dans L’Appel de la nébuleuse de Claude Ecken, l’équipage d’un vaisseau sonde le cosmos à la recherche de la vie, dans une nouvelle de science fiction minimaliste qui développe une poésie scientifique, une personnification des astres, une approche cosmogonique par le biais du système de reproduction des corps stellaires, mariant cosmologie et biologie pour ouvrir la voie à l’alliance de la physique et de la biochimie, et émettant l’idée de parentalité dans l’apparition de la vie à tous les niveaux.
Dans Les pierres vivent lentement de Philippe Caza, une femme meurt en donnant naissance à une pierre blanche et les deux sont inhumées sur place. Cent dix ans plus tard un sculpteur s’installe sur cette terre et construit son atelier autour de cette roche qui dépasse du sol. Il se décide à la façonner à l’image de Lûne, une jeune femme qui fait du ménage et pose pour lui. Cette nouvelle poétique et allégorique semble être un conte alchimique d’une vie minérale et d’une transcendance digne du Grand Œuvre.
Dans La Cité de pierre de George R. R. Martin, Holt est coincé sur un monde-étape, planète abritant un astroport et une ville extra-terrestre immémoriale, en attendant d’être affecté à un vaisseau. Cette histoire est un mélange élégant de science fiction et de fantasy avec une poésie nostalgique et tragique dans la narration, des espèces non-humaines variées et une expérience étouffante au-delà de l’espace-temps dans un labyrinthe souterrain rempli de portes.
Dans Parlez-moi d’amour de Philippe Curval, un équipage est en expédition sur Maurlande, une planète sur laquelle aucune vie n’a été détectée mais d’étranges modifications topographiques adviennent et des membres de l’équipage commencent à mourir brutalement. La planète étrange est un catalyseur pour l’âpreté du désir et la radicalité du fantasme chez les humains dans un récit de science fiction métaphysique qui pointe les limitations de l’être humain.
Dans Super les héros ! de Philippe Paygnard, la seconde partie de l’histoire d’Image Comics après 1995 montre avec force détails la réalité d’une maison d’édition, la vie d’entreprise entre idéalisme et loi du marché.
Dans l’entretien tronqué (la version complète se trouve dans Portraits Voltés) entre Richard Comballot et Philippe Curval, ils opèrent une traversée de l’histoire de la science fiction après-guerre, de la vie personnelle et professionnelle d’un homme d’une importance considérable, un véritable artiste épris de liberté et d’aventure, par une approche biographique et bibliographique pleine de nostalgie onirique et de besoin de spéculation, entre passion et raison, angoisse et espoir.
Dans La sortie ? A gauche au fond de l’espace… de Roland Lehoucq, la question des univers parallèles est abordée scientifiquement dans un article bien construit qui se base sur la physique des particules élémentaires pour poser la pluralité potentielle de configuration d’univers.
Dans Mon histoire avec la science-fiction d’Alfred Bester, le récit autobiographique est savoureux, racontant sa vision de l’apparition de la science fiction aux États-Unis, parlant de sa vision de l’inspiration, narrant sa rencontre improbable avec John W. Campbell.
Avec quatre nouvelles de grande qualité et deux portraits passionnants, ce numéro est intéressant du début à la fin.

Wild Cards

Le prologue narre l’arrivée d’un extra-terrestre sur Terre et sa prise en charge par les autorités militaires qu’ils appelleront Dr Tachyon. Il leur raconte qu’un vaisseau s’est écrasé avec à son bord un virus qui tue les gens ou leur confère des dons aléatoires extraordinaires.
Dans Trente minutes sur Broadway ! de Howard Waldrop, Jetboy était un adolescent héros de la Seconde Guerre Mondiale à bord du premier jet inventé. Il disparait à la fin de la guerre et survit sur une ile déserte. Son retour à la civilisation des années plus tard est compliquée. Le Dr Tod, ancienne victime revancharde de Jetboy et la moitié de la face en acier, s’empare de la bombe virale et menace de la larguer sur New-York à défaut d’une rançon.
Dans Le dormeur de Roger Zelazny, la panique s’empare des rues et Croyd Crenson, un jeune écolier, entre en stase et se réveille avec de nouvelles aptitudes. Sa mutation est en marche et il entend parler du Dr Tachyon, capable de neutraliser sa métamorphose. A chaque réveil il se retrouve avec de nouveaux pouvoirs, sa vie tourne autour du vol d’argent pour lui et sa famille, de la quantité gargantuesque de nourriture qu’il doit ingurgiter et de sa condition de monstre mutant  dans une société déstabilisée qui évolue.
Dans Le témoin de Walter Jon Williams, Jack Braun est doté par le virus d’une force prodigieuse et cette caractéristique intéresse fortement Holmes, un homme politique qui le recrute dans les Exotiques au Service de la Démocratie, groupe de surhommes dédié au rayonnement des valeurs américaines, dont fait déjà partie Earl Sanderson, ancien pilote ayant combattu en même temps que Jetboy et maintenant capable de voler sans avion. Leur premier fait d’arme consiste à supprimer la dictature en Argentine, façon super-héros de comics. Avec l’aide de David Harstein, capable d’influencer le jugement de toute personne grâce à des phéromones, et Blythe Stanhope van Renssaeler, ayant le don d’absorber l’esprit d’une personne, l’ESD rétablit la démocratie en Espagne et au Portugal, et chasse les nazis dans toute l’Europe. En Asie, parlementer avec les communistes ne mène à rien mais leur rapporte une convocation devant une commission pour activité antiaméricaine. Cette chasse aux sorcières sonne le glas du groupe et même Tachyon est ostracisé. Jack coopère au détriment de ses compagnons et peut continuer sa carrière minable d’acteur.
Dans Rites de dégradation de Melinda M. Snodgrass, le Dr Tachyon rencontre Blythe Stanhope van Renssaeler internée car elle n’arrive pas à gérer l’esprit de son mari qu’elle a recueilli. En rejoignant l’ESD, elle capture l’esprit des plus grands scientifiques et Tachyon accepte par amour d’être capté aussi. Mais après leur passage par la commission, elle est définitivement internée et il devient un clochard à Paris.
Dans le premier interlude, une nouvelle période s’ouvre avec Joseph R. McCarthy qui prend le relais dans la chasse aux mutants en promulguant des lois.
Dans Capitaine Cathode et l’As Clandestin de Michael Cassutt, Karl von Kampen est un ancien scientifique allemand, devenu producteur d’une série, qui cache son don, une vue qui tient du microscope ou du télescope.
Dans Powers de David D. Levine, un U-2 s’est écrasé en survolant l’URSS et son pilote emprisonné doit être exécuté. Frank Majewski, analyste pour la CIA, décide de révéler son don caché qui lui permet d’arrêter ou de ralentir le temps et de tout faire pour sauver Francis Gary Powers, le pilote capturé.
Dans Partir à point de George R. R. Martin, Tom est un jeune homme qui cache ses pouvoirs télékinétiques, sauf à son acolyte d’enfance Joey. Ils sont passionnés par les comics ayant pour héros Jetboy, intérêt mal vu dans cette société, et Tom veut devenir un héros et s’épanouir. De son côté, le Dr Tachyon est devenu un ivrogne qui rôde dans Jokertown, enclave regroupant les modifiés par le virus. Tom se déplace dans un tank volant et se fait appeler la Tortue pour sa mission de justicier accompagné de Tachyon.
Dans le deuxième interlude, le Dr Tachyon dirige la clinique Blythe Stanhope van Renssaeler, centre de recherche et de soin pour les mutants, 20 ans après la diffusion du virus.
Dans La sombre nuit de Fortunato de Lewis Shiner, Fortunato est un mac qui découvre son pouvoir astral lors d’une séance de sexe tantrique. Il perçoit les manifestations magiques, ce qui le lance sur les traces d’un illuminé lovecraftien qui découpe ses prostituées.
Dans Transfigurations de Victor Milán, Mark Meadows est un étudiant en science, coincé et désireux d’analyser les effets de la drogue sur les hippies. Une rixe entre superhéros éclate pendant une manifestation étudiante, impliquant Wojtek Grabowski, un ouvrier perturbé, et Tom Douglas le chanteur d’un groupe contestataire d’un magnétisme reptilien. Finalement, le mystérieux Radical intervient pour un retour à la paix.
Dans le troisième interlude, les mutants sont invités à une soirée par Hiram Worchester et semblent faire cause commune pour s’affirmer.
Dans Au tréfonds d’Edward Bryant et Leanne C. Harper, des évènement surnaturels impliquent Bagabond, une clocharde qui communique avec les animaux, et Jack Robicheaux qui se transforme en alligator.
Dans le quatrième interlude, les luttes d’influence aggravent la situation dans Jokertown.
Dans Ficelles de Stephen Leigh, une manifestation dégénère, menée par Tom Miller un nain colérique, malgré la volonté d’apaisement du sénateur Gregg Hartmann qui se révèle être le Marionnettiste, un ambitieux qui manipule les hommes pour semer le chaos.
Dans le cinquième interlude, des citations illustrent les 35 ans écoulés.
Dans La fille fantôme de Manhattan de Carrie Vaughn, Jennifer est une étudiante qui inhibe son don de passe-muraille, mais elle finit par l’assumer lors d’une nuit mouvementée dans Jokertown au contact de Croyd le Dormeur, capable de figer les gens.
Dans La venue du chasseur de John J. Miller, Brennan est à la poursuite de Kien, un ex-général vietnamien devenu trafiquant de drogue.
Dans l’épilogue de Lewis Shiner, une troisième génération de mutants arrive.
Dans les appendices se trouvent des précisions sur le virus.
La postface revient sur la genèse du projet et son affiliation avec le jeu de rôle et les comics.
 
Ce projet uchronique est un hommage à la culture populaire des États-Unis de l’entre-deux-guerres et aux comics dans une réécriture du XXe siècle. Les superhéros n’ont pas choisi de le devenir et ils restent des humains avant tout. Ensuite l’ambiance est plus sombre pour rejouer la Guerre Froide et ses tensions entre interventionnisme et espionnage. Les superhéros ont un destin tragique dans cette chronique sociale alternative. Le concept introduit une inégalité entre les As qui peuvent passer inaperçus et les Jokers qui ont une apparence plus ou moins monstrueuse. A cela s’ajoute la loterie des pouvoirs plus ou moins utiles et la notion de responsabilité, de découverte de sa nature et d’affirmation de soi.