Banlieues rouges

Dans Fumez Coke : en guise de préface… de Romain Wlasikov, la science fiction est d’actualité, dans une urgence, une prise sur le réel et ses promesses aussi répugnantes soient-elles.
Dans Toucher vaginal de Jean-Pierre Hubert, une guerre des sexes dans l’avenir pousse le Front de Libération Armée de la Femme à prendre en otage devant les caméras des clients du Centre de Réjuvénation Masculine. Dans ce texte le féminisme devient militaire et clandestin, l’exposition médiatique est une arme pour gagner l’opinion.
Dans Je m’appelle Simon et je vis dans un cube de Dominique Douay, un homme s’interroge sur l’abstraction sensorielle qu’il vit, mort ou abduction, se projetant dans ses souvenirs à volonté et cédant à la paranoïa, à un doute métaphysique et ontologique dans une expérience psychologique intense.
Dans Exzone Z de Jean-Pierre Andrevon, la société est devenue amorale, la journée est constellée de meurtres gratuits, une guérilla habituelle éclate entre des groupes lourdement armés dans une école primaire, la vie n’a plus de valeur et seule la survie compte.
Dans Le monde du ¥ de Philip Goy, être choisi par hasard pour devenir une star de la télévision est bien la seule façon d’échapper à un quotidien morose, à une vie insignifiante qui génère frustrations et fantasmes démesurés.
Dans Et voir mourir tous les vampires du quartier de jade de Daniel Walther, une escouade de l’armée s’enfonce dans la jungle de plantes carnivores qu’est devenue New-York, combat routinier et perdu d’avance contre un ennemi définitivement installé.
Dans L’ouvre-boîte de Christian Léourier, Liorg Aménophren Dupont est confronté à une dystopie administrative, une dictature de l’organisation basée sur des couleurs attribuées au hasard à chacun, une société du contrôle psychique dans laquelle il faut s’abandonner.
Dans Relais en forêt de Sacha Ali Airelle, la ville de Verdhen est sur le front d’une guerre dévastatrice impliquant des androïdes éclaireurs, une technologie biochimique et des bombes moléculaires dans une destruction spectaculaire orchestrée et radicale.
Dans Multicolore de Joël Houssin, la réussite sociale s’obtient au Jeu, Mirko ne vit que pour le pari hasardeux et compte sur sa chance pour ne pas devenir un Looser comme son frère, paria voué à l’exécution. Ce système génère une élite changeante qui exprime les fantasmes caricaturaux de la réussite virile.
Dans Terrain de jeu de Roger Gaillard, à 42 ans les citoyens sont arrêtés et drogués pour retomber en enfance et accepter ce dernier voyage afin de lutter contre la surpopulation.
Dans Supplice sylvestre de Jean Le Clerc de la Herverie, un acteur vit le supplice d’être paralysé en pleine nature, lui laissant trois minutes de mouvement toutes les vingt minutes. Il rejoint l’actrice qui était sa maitresse sur le tournage de leur dernier film condamnée à rester en mouvement avec une petite pause chaque heure.
Dans Les derniers jours de mai de Christian Vilà, un groupe de terroristes ouvrent les sas du dôme protégeant la ville de l’atmosphère extérieure empoisonnée.
Dans Les seigneurs chimériques des stades hallucinés de René Durand, l’élection présidentielle française se joue par un match de rugby sanguinaire déclenchant une hystérie collective et des destins individuels sordides.
Dans Le super-marché de Dominique Roffet, les hommes vivent enfermés dans la ville, dans l’insécurité, travaillant pour aller faire des courses une fois par semaine dans le gigantesque Centre de Distribution, dans l’animosité égocentrique mélangée au formatage résigné.
Ce recueil dans son ensemble propose des visions sociétales dystopiques qui diffusent une noirceur implacable, une absence de sens et d’espoir qui sonne comme un violent sursaut d’anticipation, une projection des craintes de 1976 sur l’autoritarisme socio-politique, le naufrage individuel, l’aliénation et la surmédiatisation.

Dur silence de la neige – Christian Léourier

Mazé dans sa traque interminable d’un sanglier monstrueusement rusé et puissant, débarque au Chambon un village froid et isolé surplombant une vallée et occupé par une dizaine de familles. L’hiver arrivant, il accepte la proposition de l’héberger contre de l’aide à la ferme d’Aline une veuve qui vit avec Jean son fils boiteux. Mazé doit gérer sa nouvelle sociabilisation, la sédentarisation assez agréable malgré les rancœurs ataviques entre les villageois, ses souvenirs de militaire qui remontent mais aussi surveiller les traces de sa proie installée dans les alentours.
L’aspect fantasy s’exprime par la concrétisation d’un long voyage, la confrontation nécessaire avec le passé, une réflexion sur soi pour Mazé face à la simplicité des villageois et la crudité de la nature. Dans le ravissement ou la violence, la poésie est omniprésente, bucolique ou acérée, rétrospective et diffuse, immédiate dans une parenthèse surprenante, ou pressentie et incertaine. Dans une quête de sens et d’identité, Mazé l’étranger solitaire tente d’apprivoiser sa propre nature et ce qu’il inspire chez les villageois renfermés parmi les pièges de l’égocentrisme. A la fois social et psychologique, le texte a un rythme fluctuant entre faux-semblants, pudeur blessée, animosité conditionnée, impuissance et culpabilité résignées dans un théâtre de la paysannerie plein de rudesse et de cruauté.

Helstrid – Christian Léourier

Vic a fui la Terre et une déception amoureuse en s’engageant dans un voyage de 25 ans pour travailler dans un complexe minier sur Helstrid, une planète lointaine et hostile. Il part seul à la tête d’un convoi de ravitaillement de la base principale à un site en cours d’installation alors qu’une tempête se développe. Le voyage est long pour un homme encore hanté par son passé dont le sentiment de solitude est décuplé par sa relation avec l’intelligence artificielle, Anne-Marie, rationnelle et angoissante, intégrée à son véhicule qui ne peut plus communiquer avec l’extérieur suite à une panne. Helstrid a été peu étudiée, parcourue par le vent et la neige.
L’ambiance de malaise psychologique, de paranoïa et de doutes, entre un passé douloureux omniprésent et un futur incertain, se cristallise en désespoir dans une confrontation ironique avec l’idée de la mort et la perte de contrôle sur sa destinée, une chaine de causalité cruelle dans un solipsisme de naufragé. Cette histoire sur l’isolement et l’exploration s’accompagne d’une réflexion sur les responsabilités et la confiance à donner à l’intelligence artificielle et la robotique pour pallier l’irrationalité humaine, questionne la viabilité d’une expansion de l’homme dans l’univers.

Les montagnes du soleil – Christian Léourier

Après un cataclysme les hommes ont fui la Terre pour s’installer sur Mars. D’un côté il subsiste des Terriens, les régressés à la technologie antédiluvienne dans une société primaire et tribale, de l’autre côté la recolonisation de la Terre par les Martiens est en route par l’arrivée de spécialistes en sciences humaines comme Léna, jeune socioethnologue. Dans sa tribu, installée dans une vallée, Cal est un chasseur qui veut faire tomber le tabou frappant les terres au-delà des montagnes. Il rencontre An-Yang, chasseur paria d’une autre tribu, d’une autre vallée, qui souhaite échapper à sa condition peu enviable.
Cette dichotomie entre les Martiens évolués et les Terriens régressés permet d’allier science fiction et fantasy, un mélange scientifiquement étayé d’ethnologie et d’évolution de l’espèce, un voyage vers la survie et l’avenir de l’humanité. Le roman rejoue en l’étudiant la rencontre de l’homo sapiens avec l’homme de Néandertal en se questionnant sur la nature et la culture, et en tant qu’hymne aux précurseurs, montre l’importance des initiatives individuelles dans l’évolution de l’espèce, une expérience scientifique dans un bocal, belle parenthèse vouée à l’échec sans la compréhension de la différence. A l’arrivée, l’homme porte en lui l’aveuglement et la destruction. L’idéal de la science est de décrire ce qui réside au-delà du conditionnement, des conceptions étriquées et de l’ethnocentrisme. C’est aussi un bac à sable politique parcouru de vagues sociologiques et philosophiques avec toutes les implications éthiques.

Sitrinjeta – Christian Léourier

Hénar fait supprimer sa mémoire, détourne un cargo et enrôle un pilote pour reconstituer un artefact mystérieux issu d’une civilisation supérieure. Depuis la récupération de la première partie et d’une femme cryogénisée offerte par le vendeur, Hénar se demande s’il n’est pas le jouet d’une machination. Ullinn est réveillée, elle est un personnage important d’un système en guerre, un aimant à complications.
C’est une suite de péripéties galactiques qui se déroule essentiellement à l’intérieur de leur vaisseau, dans la tradition de la quête cosmique basée sur l’infiltration et la diplomatie entre des espèces décrites avec une solide base scientifique. Cette science fiction amusante et rythmée avec des personnages forts et une action bien lisible se transforme, dans la dernière partie du livre, avec l’apparition d’une profondeur poétique, quand Hénar prend conscience de son passé, le hasard de la naissance. La quête devient comme mystique et même mythologique avec sa cosmogonie et des espèces diverses dans l’œuf de l’univers.

La planète inquiète – Christian Léourier

Dans ce livre noir on suit une débâcle, une fuite embourbée vers nulle part, mue par la vacuité de la guerre. L’attaque de l’ennemi invisible est insidieuse, elle impose à la volonté des civils la nécessité d’un exode soudain. Parmi la procession misérable, terrorisée et déraisonnée, un militaire désengagé recherche sa femme, dernier souvenir du bonheur, dernière promesse visée. Tout son périple est ponctué de réminiscences décourageantes, un nœud élégamment torsadé de trajectoires terribles, dans un désordre équilibré. Cette attaque, dont l’origine est inconnue, isole les humains et révèle l’absurdité militaire, toutes les limitations humaines face à une forme de vie éminemment différente, obstacle à un expansionnisme maladif nourri par un complexe de supériorité aveugle. La paranoïa et la réactivité inappropriée forment un handicap fatal aux hommes.
Christian Léourier parle de toutes les horreurs de la guerre dans un récit à la fois immersion réaliste militaire, carnet d’une vie distordue, science fiction sur l’évolution des espèces et une magnifique poésie du désespoir. L’esprit logique du héros se demande si espoir et religion pourraient apporter une solution. Des références sont faites aux camps de prisonniers, de concentration, et un clin d’œil à Les sentiers de la gloire de Stanley Kubrick. L’histoire est ponctuée de digressions philosophique à propos de sémiologie, d’épistémologie, de métaphysique et de théologie. C’est un texte psychologique sur la recherche d’un idéal qui s’échappe, d’une conscience déchirée par les évènements, et le cheminement mène au surpassement, l’évolution de l’espèce est une promesse. Sa richesse poétique et sa profonde intelligence le rapprochent de ce que peux écrire Alain Damasio.

Les enfants du mirage

La démarche de Richard Comballot est de mettre en valeur la science fiction française, en l’occurrence des années 70, d’exposer ses spécificités et ses préoccupations, son évolution par rapport aux précurseurs français et à l’omniprésence programmée anglophone. L’existence de la science fiction est indissociable de la société, de la contestation de la fin des années 60, de l’implacable réalité des guerres, de la libération sexuelle et du chevauchement des générations. A cet égard la préface de Jean-Pierre Andrevon est passionnante, montrant bien les difficultés pour s’adapter au monde en mutation de l’édition, aux exigences des individualités du milieu de l’écriture, pour créer une identité littéraire riche et diverse.
Il y a logiquement une sorte de langueur concernée, une poésie résistante face au contrôle, à l’asservissement et au découragement. Il y a aussi l’évolution urbaine et technologique comme défi humain grâce à la rébellion, l’insoumission ; pas de mysticisme, pas de voyages spatiaux mais le pouvoir de l’esprit et la réalité relative dans un paradoxe qui allie l’élan de liberté et l’attachement au sensible. Cette nécessité débouche sur un pessimisme positif plein de conscience et de lucidité écologique. Le péril ; l’influence humaine est globale et l’adaptation nécessaire. C’est une science fiction d’une profonde gravité, d’une appréhension sensible et cruelle.