Le fantôme venu des profondeurs – Arthur C. Clarke

Roy Emerson est un inventeur qui a fait fortune du jour au lendemain avec son Essuie-Glace à Ondes Soniques pour écarter les gouttes d’eau, convié à rejoindre le conseil d’administration de Parkinson’s, immense entreprise dans l’industrie du verre. Donald Craig a mis au point avec sa femme Edith une technique à base d’algorithmes pour escamoter la présence du tabagisme dans les anciens films et une grande société nippone s’intéresse à leur savoir-faire pour un grand projet. Jason Bradley est un plongeur qui a conservé une petite réputation dans le milieu des plates-formes pétrolières.
Les trois arcs narratifs vont se rejoindre et cohabiter dans le double projet parallèle du renflouement du Titanic brisé en deux pour le centenaire du naufrage et son exploitation commerciale, la proue pour le projet de l’ouest et la poupe pour celui de l’est. Les approches scientifiques des deux camps sont très différentes, abondamment étayées avec leurs lots de complications technologiques et écologiques, éthiques et politiques, insérant le récit dans une science fiction réaliste. Mais subtilement une dimension inhumaine infiltre le texte, par la réalité brutale géologique qui émerge et l’illustration anthropocentrique de la mort qui infuse, avec l’apparition en fond de la métaphore mathématique et géométrique de l’Ensemble-M basé sur l’équation de Mandelbrot. Le dessin du graphique de coordonnées forme l’empreinte de l’Univers, un territoire fractal vivant et clapotant pour mettre en valeur sa bordure évanescente qui touche à la racine de la poésie scientifique. Au-delà du titre du livre, de son déroulement concret et de sa couverture représentant un épisode anecdotique de Bradley effarouchant une pieuvre géante pourtant transcendée par l’Ensemble-M tachant l’œil du monstre, l’analogie élémentaire des conditions sous-marine et cosmique prend toute son ampleur dans la relation humaine à l’inconnu qui pousse à une humble fascination devant la vacuité matérialiste de l’espèce. Ce livre traversé par une certaine froideur dans de courts chapitres, une narration éclatée et un traitement impitoyable des personnages cache une ouverture cosmogonique et métaphysique d’une portée vertigineuse.

Bifrost 19

Dans Par la noirceur des étoiles brisées, épisode VII de Roland C. Wagner, l’aventure du capitaine Lit de Roses et de ses compagnons touche à sa fin après leur rencontre avec le Roi Pourpre sur Fripp, la confrontation avec les étoiles vagabondes et puis une photo de groupe pour immortaliser leur succès.
Dans Temps de neige de Gardner Dozois et Michael Swanwick, Jerry a monté une arnaque consistant à vendre du lactose à Ficelle en guise de cocaïne, mais la transaction ne se déroule pas comme prévu. Cette nouvelle inédite démarre comme un polar noir à la première personne et au rythme tendu qui mène à un rebondissement hésitant entre fantastique et science fiction complotiste. La construction du récit qui se dévoile par des explications tient en haleine et permet d’identifier les deux couleurs du texte.
Dans Dirty Boulevard de Thomas Day, Thomas rencontre Maneki Neko dans les catacombes, délaisse sa femme Catherine pour s’immerger dans le milieu glauque et sulfureux de la drogue et de la pornographie sans limites. Cette plongée dans une culture de la transgression par la structure du récit n’est pas linéaire, suit un safari infernal, un manège oscillant duquel on ne peut pas descendre, en route vers la déliquescence physique et morale de l’envers du décor.
Dans Christopher Priest : Jusqu’aux Extrêmes, l’entretien avec David Kendall initialement paru au Royaume-Uni dans The Edge, à l’occasion de la sortie du livre Les Extrêmes, aborde les tueries par armes à feu, la réalité virtuelle et la désinformation sur internet.
Dans Super les Héros ! Frank Miller, première époque de Philippe Paygnard, Miller débute vraiment chez Marvel et se voit confier les aventures de Daredevil, avant de passer chez DC Comics pour sortir sa première création personnelle Ronin et s’occuper de Batman. Ensuite il retrouve Marvel et Daredevil ainsi qu’Elektra, personnage de sa création qu’il développe.
Dans La vérité est ailleurs de Pierre Lagrange, l’explosion des observations de soucoupes volantes après-guerre se confronte à l’impossibilité pour les scientifiques de mettre en place des protocoles adaptés et à l’influence culturelle qui s’exerce sur le témoin lambda, situation dépendante d’une grille de lecture inappropriée.
Dans Du côté de chez Rama de Roland Lehoucq, les descriptions de Rama faites par Clarke sont plutôt cohérentes nonobstant des exigences romanesques, dans une démarche proche de celle de Jules Verne.
Dans Zenna Henderson : L’institutrice et les extra-terrestres d’André-François Ruaud, les nouvelles qui constituent les Chroniques du Peuple développent une science fiction pastorale basée sur la parapsychologie et abordent les thèmes de la différence, de l’exil et de la tolérance, œuvre largement sous-estimée en France.

La Terre est un berceau – Arthur C. Clarke / Gentry Lee

Carol Dawson est une journaliste renseignée sur un incident lors du tir d’un missile secret par l’Armée qui s’est échoué dans le Golfe du Mexique et perturbe le comportement des baleines. Un ancien chasseur de trésors sous-marins accepte de l’aider.
Le roman débute comme un thriller écologique et psychologique développant les trois personnages principaux, une femme ambitieuse, un marin brisé et un commandant de la Marine désabusé, à l’aide de portraits émotionnels en flashback. Les protagonistes sont mus par le sexe, le pouvoir, l’argent et la religion, apportant une ambiance sombre et incertaine, et les intermèdes de science fiction cultivent le mystère de la présence d’une technologie exotique pour les hommes concernés par leur propre sort dans un contexte de Guerre Froide, de racisme, de machisme et de crise religieuse. Cette histoire de premier contact permet de faire la critique de l’esprit occidental et l’intérêt qui réside dans le côté science fiction se trouve dans la civilisation basée sur cette ingénierie combinatoire microcosmique seulement entraperçue, l’intrigue sentimentale et émotionnelle prenant totalement le dessus avec une nonchalance dans l’humour un peu forcé, une absence chronique d’explications scientifiques et totale d’ambition cosmique et métaphysique pour faire le lien avec les courts interludes de space opera isolés. L’idée de base est intéressante à propos de l’origine de la vie et de son évolution, la Cause Première et la transcendance universelle, message de paix et de tolérance dilué dans une illustration à l’échelle existentielle et relative d’humains comme les autres, dans un récit rempli d’une débauche de considérations psychologiques et une tendance à l’action aventure un peu dérisoire.

Les enfants d’Icare – Arthur C. Clarke

Le point de départ du récit est l’arrivée d’extra-terrestres sur Terre, ou plutôt l’emblématique flotte de vaisseaux immenses qui stationne au-dessus des principales capitales. Et les êtres d’ailleurs ne se montrent pas, restent à distance mais finissent par communiquer via haut-parleur. Ils commencent par partager un savoir scientifique et veulent ensuite unifier la planète sous leur directive, mais les humains sont curieux et des humains sont méfiants. Cette espèce venue de l’espace s’approche de la perfection et se heurte aux réticences religieuses.
Cette situation d’action espionnage pour trouver la preuve des intentions de la dictature éclairée étrangère, sujet classique en science fiction, est traitée avec un humour intelligent et profond, en plus d’une ambition de cette histoire se jouant sur plusieurs générations. Mais la question centrale demeure l’évolution de l’espèce humaine et de sa culture, avec beaucoup de science et de philosophie, comme chez Isaac Asimov. L’unification de l’humanité a été forcée et avive les nationalismes, les régionalismes et l’utopisme auto-déterminé et nostalgique. Ce texte est une uchronie malicieuse écrite en 1954 dans laquelle la Guerre Froide et la course à la Lune sont interrompues. C’est un livre important, un condensé de la science fiction classique qui se préoccupe de l’élévation humaine par une maïeutique d’ampleur colossale. Le paradoxe entre collectivité et isolement est constitutif de ce progrès.