Eux qui marchent comme les hommes – Clifford D. Simak

Un journaliste de presse écrite, froissé et porté sur la boisson, enquête sur la soudaine mainmise de mystérieux acheteurs sur l’immobilier local. C’est une science fiction policière du début des années 60, avec du fantastique étrange dedans, ses mystères et ses complots. Dans cette ambiance lourde il y a des apparitions, et pour le fin limier une obsession pour le corps comme véhicule, le monde comme un théâtre d’apparences. Simak est un des meilleurs écrivains de science fiction dans le sens littéraire, avec rigueur et simplicité, créativité décalée ; pour résultat une histoire tellement facile à lire, et charmante, désuète mais profonde. Les thèmes abordés sont classiques : propriété, liberté, interactions avec l’environnement, télépathie, différence de culture et de structure de pensée.
Ce roman est dynamique et farfelu, autant un délire paranoïaque qu’une leçon subtile de philosophie, dans l’ombre de la Guerre Froide. C’est quand même assez hystérique, comme un delirium tremens qui perdure entre l’ambiance sombre et les excentricités cosmiques, avec toujours de l’humour.

Les Contes du whisky – Jean Ray

Dans ce recueil de 1925 Jean Ray développe un univers bien marqué, se situant à Londres, dans la pauvreté et la criminalité. Le whisky est comme un personnage principal, seule chose ravissante et inspirante. Les contes sont autant de chapitres angoissants, magnifiquement ciselés. L’atmosphère est lourde, froide et humide, une menace criminelle flotte des quais embrumés à un bar louche. Jean Ray est un conteur hors pair, saisissant la fugace beauté comme la corruption la plus abjecte. Les personnages forment une ménagerie déliquescente et hallucinante.
Ces contes fantastiques sont noirs, et admirablement composés, ils sentent la misère industrielle et les marais clapotants, les voyages exotiques et les mystères insolubles.

Après – Stephen King

Un garçon qui peut voir et communiquer avec les morts, ce n’est pas très original mais dans les mains de Stephen King cet exercice ne peut qu’être intéressant. On retrouve bien son style, on voit le monde des adultes par le biais d’un enfant, avec de l’humour désabusé et des références culturelles bien senties. C’est très difficile de retranscrire les pensées d’un gamin sans tomber dans des archétypes énervants.
Les personnages sont très bien développés, dans cette précarité du vivant qui met en lumière les situations extraordinaires. La construction de l’intrigue est prenante, autour des peurs enfantines, des émotions filiales. Un garçon pas comme les autres et une mère aimante qui se démène, une narration efficace et une histoire intrigante : voilà la recette pour un succès.
[Je n’aime pas trop sa façon de clôturer ses derniers livres, c’est fait pour désarçonner le lecteur ; le but est l’étonnement qui flirte allégrement avec le vertige. Tout le livre est passionnant, surprenant, mais la fin apparait carrément comme incompréhensible, limite pour choquer, improvisée et bâclée, les 15 dernières pages sont presque salopées.]

Galax-western – Hugues Douriaux

Situer un western sur une planète lointaine est une bonne idée, pour la galerie de personnages, les fusillades, les luttes d’influence et le colonialisme meurtrier. La touche de science fiction est discrète ; les avancées technologiques sont présentes mais défaillantes ou obsolètes. Une sorte d’entropie englobe cet endroit quelconque qui brille par ses exportations, contrôlées par un seul homme. Un prévôt essaie de faire respecter la loi dans une petite ville étouffée et décrépite. Il y a donc un gouvernement central éloigné et inadapté, un flic exceptionnel caractériel et rongé par son passé, ainsi qu’une famille riche abrutie par l’impunité. Le prévôt rencontre une jeune femme un peu paumée, et leurs aventures mouvementées peuvent commencer.
L’ambiance poussiéreuse et cruelle est bien rendue ; l’humanité est grise, foncée, dans l’injustice et la folie. Il n’y a rien d’inoubliable dans ce livre, juste beaucoup d’action et de rebondissements, de la densité en livrant une histoire touffue en peu de pages, de quoi s’amuser.

Au-delà des trouées noires – Dan Dastier

Aux limites du monde connu se trouvent des amas obscurs qui se dérobent à l’analyse humaine. Sur une proche planète habitable se situe un centre d’observation et d’étude du phénomène. Une communication psychique et sensorielle confuse s’établit entre une espèce télékinétique et les colons humains soudain transportés dans le futur, dans une sorte de bulle changeante.
C’est surtout une quête psychologique initiée par des suggestions télépathiques, mais les doutes persistent, la peur d’être piégé, l’instabilité émotionnelle et un avenir incertain. L’histoire est très bien construite, agréable à suivre, et permet d’introduire des thèmes classiques de la science fiction (rencontre avec une autre espèce, télépathie, tolérance et communication, liberté). C’est une science fiction légère où le voyage est surtout intérieur, mais aussi profonde avec ses conflits et le totalitarisme, religieux en l’occurrence.

L’empire des nécromants – Clark Ashton Smith

Très vite le fait est clair que Clark Ashton Smith est une passerelle entre Robert E. Howard, et Howard Phillips Lovecraft période aventure onirique. Les nouvelles sont localisées (Hyperborée – Atlantide – Averoigne – Zothique) ; chaque univers est développé via de courtes chroniques d’épouvante. Dans cette fantasy prédomine la magie, entre sorciers retors, bestiaire extravagant et paysages irréels nimbés d’une poésie fanée et majestueuse. Car la plus grande qualité de ces textes, au-delà de la rigueur soutenue, est sa poésie anglo-saxonne éthérée. L’auteur à la base est poète, doué pour décrire l’horreur cosmique dans une noirceur raffinée.
On se situe facilement et avec plaisir dans les différents environnements et les personnages principaux, dans cet univers mythique et fragile face aux étranges éons, aux dieux primordiaux et à la sorcellerie, à l’immensité fécondée par la monstruosité incongrue et aberrante.

Avis de tempête – Serge Brussolo

Un dictateur sud-américain est renversé par le peuple, sa fuite avec tout son or, en pleine tempête, tourne court. Il reste seul à bord du navire à moitié englouti. Des rumeurs lancent le héros sur la piste de cette banque flottante a priori hantée par un psychopathe cocaïnomane.
C’est un roman d’aventure intense et trépident avec une inventivité constante pour composer des personnages de ratés, abimés et des situations surprenantes. La recette est vraiment excellente, le duo à la recherche du trésor est bien développé. Ils veulent se racheter, retrouver une virginité, alors ils encaissent l’enfer en vue d’une rédemption, d’une vie nouvelle.

Le nombril du monde – Roland C. Wagner

Des jeunes adultes, à peine sortis de l’adolescence, se lancent dans une enquête paranormale à base de savants fous, de magie offensive, d’ectoplasmes et de raids démoniaques. Le texte sent le milieu des années 90 et sa modernité figée ; tous les bars sont fumeurs et fréquentés par des banlieusards paumés, l’œuvre de Lovecraft se répand sur la France et le métal extrême émerge.
Fait pour des adolescents attardés, c’est plein d’énergie, ça sautille dans tous les sens et c’est joyeux. Même les pires abominations sont traitées avec nonchalance. Les jeunes sont les seuls à pouvoir dénouer cette affaire, avec un sentiment d’appartenance à un club secret d’initiés à peine pubères. Roland C. Wagner s’adresse à l’éternel adolescent en nous et ça marche, le divertissement est court, mais très bien rythmé, et vaut le détour.

Kull, le Roi Atlante – Robert E. Howard

Avant Conan, Kull, guerrier atlante devenu roi de Valusie par son épée, occupe les premiers textes d’ Howard dans une chronique de Sword & Sorcery, mue par les combats et les manigances. Dans ce monde le matérialisme et le scepticisme côtoient la magie, les traditions et les légendes, d’autant plus que le héros est déraciné. Kull est orgueilleux, entre un passé mouvementé (les peuples apparaissent puis s’éteignent) et un avenir aussi incertain que menaçant.
C’est un enchainement de nouvelles avec leurs côtés lovecraftiens (insignifiance de l’individu et de l’espèce face au mystère et à la vie de l’univers, cité souterraine et passages dimensionnels). Les questionnements philosophiques sur l’Être et la Réalité contrebalancent parfaitement les scènes d’action. A la manière d’histoires bibliques ou de situations shakespeariennes, le jugement et la sagesse sont très présents. Le portrait inversé de Kull, dans Par cette hache, je règne !, par le jeu de questions réponses avec une esclave est central. Le héros est sensible et lucide. Dans Les rois de la nuit, Kull rejoint Bran Mak Morn et Cormac 100 000 ans plus tard, voyage dans le temps montrant la fragilité de l’homme et des empires.
Totalement indispensable, surtout dans cette édition, si vous appréciez l’univers de Conan, les aventures de Kull ayant beaucoup de point communs avec lui.

Malpertuis – Jean Ray

Jean Ray nous offre une chronique familiale très classique autour de personnages truculents et d’une maison remplie d’évènements surnaturels. Le style littéraire est suranné (ce qui lui donne un charme provincial certain), typique du début du XXe siècle dans une sorte de huis clos théâtral à l’ambiance pesante, crasseuse et humide. Dans le cadre d’une succession, avec une fortune à la clé, cette galerie de personnages s’installe dans cette demeure maudite, sombre et désolée. On trouve beaucoup de points communs avec Howard Phillips Lovecraft.
C’est donc une histoire d’épouvante datée et diffuse, d’une ambiance poussiéreuse et étouffante. La première moitié du livre est une mise en place qui peut rebuter, mais ensuite les évènements paranormaux et les révélations s’enchainent pour lever le voile sur un mystère occulte et macabre.

Le Möbius Paris Venise – François Darnaudet

On sent tout de suite l’ardeur juvénile de l’auteur, le socle historique riche et précis, toujours à l’aise pour créer des histoires aux dimensions multiples. Le héros enquête à propos de crimes et délits commis à Paris et à Venise par des artistes connus, en passant d’une ville à l’autre, d’une réalité à une autre le long d’un ruban de Möbius. Il y a des interférences entre les différentes versions des lieux, qui semblent vouloir s’unifier. Cette enquête devient une confrontation divine entre le bien et le mal, des perturbations maléfiques mettent le désordre dans l’arborescence.
Avec cet auteur on a toujours l’impression d’être dans un jeu joyeux, et c’est un jeu de l’esprit, une construction plausible mais fantasque, foisonnante de références culturelles, d’une solidité sans faille.

Derrière l’écran – Nouvelles 1 – Richard Matheson

Les premières nouvelles de Richard Matheson sont diverses, allant du texte réaliste classique avec un côté psychologique prononcé, à de la science fiction inventive et solide traitant des thèmes incontournables de cette époque (extra-terrestres, voyages spatiaux ou dans le temps, télépathie, guerres et omniprésence militaire). Mais ce qui caractérise tous ces textes est une angoisse profonde, une inquiétante étrangeté qui plane. Pas étonnant qu’il ait écrit pour La quatrième dimension ; ses personnages sont habités par une peur enfantine de l’abandon, et de la sexualité, impuissants dans un monde qui change, avec la menace permanente d’un effondrement de la société et la disparition d’une façon de vivre. Cet ensemble est symptomatique de l’après-guerre rongé par les doutes.
Pas étonnant non plus qu’il ait influencé Stephen King, il est très doué dans l’exercice des nouvelles. L’humour est présent, un peu bizarre et assez sérieux, ça conforte l’ambiance. Force est de constater que la comparaison avec Philip K. Dick est pertinente…