Cap sur Gandahar – Jean-Pierre Andrevon

Dans ce prélude au cycle de Gandahar, Algar est berger dans une région isolée. Sa curiosité et sa soif de liberté, de voyages merveilleux, le poussent sur la route en direction d’un port pour embarquer. Dans sa grande candeur, il découvre la civilisation avec ses petits émerveillements et ses subtils périls. C’est un carnet de voyage, une chronique de ses aventures, faisant penser à Tolkien, et la planète est foisonnante, rude et surprenante. L’idée du Pfimouzz, sous-marin vivant, est excellente, et Algar, naïf et travailleur, est un personnage sympathique qui n’a pas toujours de la chance mais qui persévère dans son aventure au milieu de turpitudes.
La plume de Jean-Pierre Andrevon est recherchée, travaillée, agréable et immersive, il a réussi à créer un univers original plein de gouaille.

Commando HC-9 –  Karl-Herbert Scheer

L’auteur est connu pour la quantité de ses écrits (Perry Rhodan) et ce court roman fait partie du cycle plus modeste du D.A.S. (Département Anti-espionnage Scientifique), issu de la Guerre Froide. Le récit s’insère vraiment dans le contexte de son écriture par un auteur allemand à la fin des années 70 avec ses manipulations et ses trahisons.
Le héros est parfait, surentrainé et armé de gadgets pour améliorer ses performances, son coéquipier est plus fantaisiste en apparence, moins dans le cliché. Par contre le personnage féminin est accessoire, inconsistant. L’aspect science fiction est rachitique, ne concerne que les véhicules et les armes dans une surenchère stérile, puérile de chiffres ; il n’est pas plus présent que dans un James Bond. Pas mal construit, ce livre manque de personnalité et d’originalité.

Folles années folles – Roland C. Wagner

Ce récit de jeunesse de Roland C. Wagner permet de se plonger dans les prémices de son univers de banlieusard des années 70 entre ancrage très citadin et longs voyages. On retrouve un héros dans des situations qui le dépassent et sa faculté d’adaptation face à l’étrangeté avec en plus, à cause de sa fougue à l’époque ou de l’influence de son co-auteur Michel Ruf, un côté polar très affirmé et parfois rude (il n’hésite pas à exécuter de sang froid ses ennemis). Même s’il ne l’a jamais proposé, le manuscrit correspond parfaitement à la collection Anticipation, court, nerveux et violent. Ce qui est vendu d’une manière ostentatoire comme une uchronie est en fait un voyage dans le passé d’une réalité alternative.
Les idées sont rafraichissantes, comme le choix de l’époque (les années 20 la première guerre mondiale en moins et un Hitler mort), la bipolarité du héros (petite frappe en France et mégalomane en Allemagne) et cet anachronisme de nature apportant une touche de science fiction. Original et tourmenté, ce roman fait penser à Philip K. Dick avec guerre civile et délires de dictature ; une vraie chance de le posséder, limité à 300 exemplaires.

Brûlons tous ces punks pour l’amour des elfes – Julien Campredon

Ce recueil de nouvelles est d’un esprit joueur plein de non-sens, d’un humour libéré et d’un plaisir non-feint à présenter des situations surréalistes. Dans l’ombre de Borges et sur les traces de Karim Berrouka, il reste du chemin pour se hisser à ce niveau, pourtant certaines idées sont excellentes.
La diversité des récits rend le tout fluctuant, avec une certaine unité malgré tout, d’accrocheur à dérisoire, à la fois grivois et candide, mélange improbable donnant un résultat inconfortable, assez adulte et très enfantin, prometteur.

Ce qui vient la nuit – Julien Bétan – Mathieu Rivero – Melchior Ascaride

Un croisé, de retour dans sa Bretagne ancestrale est encore hanté par les combats. Il part à la recherche de la cause impie de meurtres sauvages et de disparitions suspectes, faisant penser à la bête du Gévaudan. D’apparence destiné à de jeunes adolescents, les illustrations sont belles et naïves, à la mise en page variée, le récit est très sombre et sanglant.
L’ensemble est donc à la fois celle d’un conte pour faire frissonner les enfants et d’une réflexion mature sur la religion, les mythes et la sorcellerie qui fonctionne très bien.

La guerre contre le Rull – A. E. Van Vogt

Trevor Jamieson est le héros de cette épopée galactique. Il est parfait, il se sort de toutes les périlleuses situations, il est docteur, militaire, haut-fonctionnaire… Il est aussi le seul à connaitre la télépathie d’autres espèces rencontrées et il a un plan pour stopper la guerre contre les Rulls avec leur aide ; l’Eswal apporte le côté guerrier et le Ploian un vrai côté technologique.
C’est une science fiction d’aventure, militaire et d’espionnage sur la compréhension mutuelle et la coopération en oubliant les préjugés et l’ignorance, vrai texte d’après-guerre. Comme l’ombre omniprésente des Rulls, la paranoïa est prégnante, avec une action nerveuse et des passages tendus, mais Jamieson a pour lui la sagesse, la logique, la science et la confiance en soi. Il traverse de multiples épreuves, militaires ou politiques ; certaines s’achèvent un peu facilement mais c’est un style intéressant. A.E. Van Vogt est un roi de la mise en abyme et l’histoire est écrite à la façon d’un roman policier. La construction du récit peut surprendre et sembler chaotique, mais l’ensemble est articulé avec rigueur, tout en apportant du divertissement avec des tas de bonnes idées.

La glace et le sel – José Luis Zarate

Ce qui apparait au premier abord comme les élucubrations d’un marin libidineux au cerveau détruit par l’alcool est en fait le témoignage d’une perdition pleine de poésie élémentale et de sensations métaphysiques, de sentiments funèbres. C’est un récit de fantastique noir, et avant tout un recueil de poésie puissante et mesmérisante, qui explore le mythe du vampire dans la droite lignée de Carmilla par Sheridan Le Fanu, et l’épisode fondateur du transport de la terre investie de la Wallachie à l’Angleterre du Dracula de Bram Stoker.
La tension sexuelle, carnivore, est la base du vampirisme dans sa soif de principe vital, de fluide, et ce besoin est amoral. José Luis Zarate touche à la quintessence du vampirisme, présence diffuse et avide, déterminée et insidieuse, jusque dans les rêves et les perceptions. Il y a des images fortes, comme celle du véhicule, du corps qui grouille de mouvement, des corps qui s’interpénètrent, du navire infesté qui grince dans son sursis. L’origine du vampirisme, résurgence du romantisme anglais, est transgression, une amoralité inhumaine qui choque, un besoin qui transcende les plans de l’existence.

Plus grands sont les héros – Thomas Burnett Swann

Ce roman d’heroic fantasy historique et mythologique reproduit bien l’ambiance antique, la situation géopolitique et ses innombrables guerres, un exotisme fabuleux, des peuples mythiques et des créatures infernales. N’existent que la guerre et les arts, s’alliant dans une poésie lénifiante et désabusée, dans une musique bienfaitrice et tragique.
L’histoire au début est très bien menée, réunissant les personnages d’une profondeur appréciable dans un imbroglio sentimental classique sans être caricatural, ajoutant plutôt une sorte de réalisme civilisationnel. Thomas Burnett Swann montre sa maitrise dans cet exercice de style, faisant revivre avec raffinement une région entre deux âges, entre polythéisme tout juste toléré et monothéisme un peu subi, au fil d’une vie pleine d’obligations et des doutes concernant la mort comme une libération. La fugace résonance lovecraftienne avec les Philistins et Dagon est agréable.

Des rapports étranges – Philip José Farmer

Cinq histoires de science fiction aventure et biologie ont pour thème la reproduction entre hasard et nécessité.
La première partie voit un humain être emprisonné dans la matrice d’une créature ayant besoin d’une action agressive pour se reproduire. Une communication s’instaure entre l’hôte, le captif et la progéniture, et la vie s’organise.
Dans la seconde, on suit la vie à l’extérieur d’une des filles de cette même portée pour se protéger d’un prédateur et faire partie de cette société exclusivement féminine. Son instinct est pondéré par un semblant d’éducation humaine.
La troisième aborde la théosophie dans une situation où la reproduction devient inutile, où seules suffisent la re-création et l’immortalité.
La quatrième montre comment un homme s’adapte aux conditions extrêmes pour retrouver sa femme.
La cinquième fait intervenir une reproduction aux étapes complexes, et le moindre imprévu peut tout contrarier.
Chacune des histoires explore des possibilités de symbiose entre espèces intelligentes, avec toutes les contingences induites. C’est un livre passionnant à la gloire de l’adaptation et de l’évolution, complexe et subtil, qui pousse à la réflexion pris dans son ensemble ; un grand livre de science fiction au message clairement écologiste.

La colère des ténèbres – Serge Brussolo

David Sarella a trouvé un travail d’infirmier dans un institut psychiatrique privé à l’écart d’une station thermale, dirigé par un docteur qui fait des expériences mystérieuses sur des patients condamnés. L’ambiance est étrange, entre les rumeurs macabres qui courent, une fragilité osseuse endémique, David qui trimbale ses souvenirs, sa culpabilité psychotique et le passé trouble de sa collègue.
Le style de Serge Brussolo est bien là, son imagination est sans limite dans des passages invraisemblables, des délires angoissants. Il y a le mystère, la vérité emprisonnée qui palpite, la puissance enfermée qui menace, la tension étouffante qui s’accumule. A la fois d’une poésie maléfique, thriller psychologique et science fiction, l’errance de ce anti-héros plus que perturbé est mouvementée et chaotique ; Serge Brussolo laisse toute liberté à son imaginaire malfaisant et redoutable.

Les pantins cosmiques – Philip K. Dick

Un homme retourne dans la petite ville où il est né et a grandi, ne la reconnait pas ; ce qu’il voit ne correspond pas à ses souvenirs. Il mène son enquête avec l’aide d’un marginal, se rendant vite compte qu’il ne peut pas quitter la bourgade au centre d’un combat qui le dépasse, entre lumière et obscurité. Cette lutte entre la réalité de ses souvenirs et le voile brumeux et tangible de l’illusion prend forme dans l’opposition comme magique de deux gigantesques dieux, avec une vision romantique de la nature et de l’univers, dans les rapports entre microcosme et macrocosme. La présence des enfants extraordinaires, les puissances tapies dans les structures du monde sensible et leur influence sur les êtres, ainsi que l’alternance de moments d’une immense noirceur et d’un ton enjoué, presque candide, font penser à Stephen King.
Ce roman est facile d’accès, pas réputé mais il permet de goûter à l’univers paranoïaque de Philip K. Dick.

Hôpital nord – Jean-Pierre Andrevon – Philippe Cousin

L’idée de départ est très bonne : retranscrire la vie d’un hôpital dans un genre fantastique par des nouvelles sombres, farfelues et cyniques. Le livre s’ouvre sur la liste du personnel et l’écriture est très télévisuelle avec ses saynètes et ses personnages récurrents. L’ambiance, entre humour noir et passages gore fait penser à Creepshow. Avec une ironie socio-politique et un soupçon de science fiction, les histoires partent dans tous les sens. Le recueil est très bien construit et varié, Jean-Pierre Andrevon a un style posé et Philippe Cousin est plus direct, plus sauvage. Leur collaboration montre un hôpital monstrueux, mastodonte dévoré par les fluctuations spatio-temporelles, l’histoire qui se répète et l’ubiquité cruelle, un orage métaphysique.
Malgré leurs différences, tous les textes convergent dans une unité éclatée mais totalement centripète, faisant penser à David Lynch.