Joyland – Stephen King

Joyland, c’est un peu Éros et Thanatos à la fête foraine, juste après les traditions du cirque itinérant et en dessous des très grands parcs. Devin Jones, étudiant insouciant, est embauché comme employé polyvalent dans un parc d’attraction. L’aspect fantastique est très léger, diffusant une ambiance entre voyance, fantômes et la mort qui reste centrale, le personnage principal très développé dans la première moitié du livre, sa maturité naissante, son amour empêché, sa relation avec les autres employés. Ensuite il rencontre un petit garçon très malade qui a des dons psychiques et sa mère, ce qui va le pousser à s’intéresser de plus près à un meurtre sans auteur identifié, perpétré dans le train fantôme des années plus tôt.
C’est un mélange des genres avec de la littérature classique positive, du fantastique surtout dans l’atmosphère mystérieuse et du polar surnaturel. Le résultat est emblématique du Stephen King raconteur d’histoires, de nostalgie, d’amitiés, d’enfants qui grandissent envers et contre la mort tapie dans les ombres de l’avenir.

Le guide steampunk – Étienne Barillier – Arthur Morgan

Ce guide présente vraiment bien le steampunk comme sous-genre de la science fiction apportant une couleur originale à l’uchronie ou à la fantasy. Les histoires étant situées au XIXe siècle et au tout début du XXe, les enjeux sont passionnants entre l’évolution de la science, la révolution industrielle et l’écologie, l’impérialisme et la monarchie, sans oublier une ribambelle de personnages historiques. Les codes de cette écriture ne sont pas rigides mais s’articulent plutôt autour d’une créativité exacerbée et d’une absence de sérieux, ce qui apparait clairement dans la naissance de ce style chez Jeter, Blaylock et Powers, interviews à l’appui.
Le guide de lecture met en valeur la diversité du style, un bon nombre de livres est abordé et une grande place est consacrée à la bande dessinée, le cinéma et la musique. La liberté et la créativité sont au cœur du mouvement qui en devenant culturel a tendance à minimiser la dimension philosophique, politique et sociale, à s’adresser à un public jeune et à privilégier l’esthétique. Le steampunk reste un courant d’idées qui teinte des créations très diverses.

La lumière des morts – Thierry Di Rollo

Tout ce livre repose sur les personnages qui se débattent dans un épais courant d’entropie et sur l’ambiance d’une brutalité crue et d’une désillusion malade. Dunkey a fui son passé pour devenir employé d’un parc animalier en Afrique, univers clos où règne la folie. Des animaux insensés provoquent un carnage et l’antihéros parvient à en réchapper. Linder a fui son passé en devenant shooter, une tueuse de criminels, et elle se trouve sur la trace d’un serial killer atypique qui retire le nez de ses victimes. La mort est omniprésente, l’odeur est insoutenable, l’homme est du bétail dégénéré sans horizon dans un monde crasse et amoral, parangon de la déliquescence.
Ce polar dystopique et fantastique d’une noirceur totale est mûr comme un chancre dont les humeurs sont un passé cruel et un avenir inexistant. Le récit peut sembler confus mais une unité visqueuse préside à ces trajectoires maudites pour en faire une expérience extrême, avec pour seule lumière la mort.

Rite de passage – Alexei Panshin

Ce roman est avant tout une initiation, un apprentissage de la vie en communauté pour Mia, jeune fille un peu différente, intelligente et sensible. Elle grandit en essayant de trouver sa place dans cette société fermée, à bord d’un gigantesque vaisseau, refuge d’une humanité exilée depuis la destruction de la Terre. Au-delà des conventions sociales, elle devra affronter, comme tous les autres enfants, une planète inconnue et hostile, rite de passage à l’âge adulte. Elle éprouve des difficultés dues surtout à des troubles autistiques et doit lutter pour se réaliser, passer d’un lieu clos à un monde ouvert, appel d’air salvateur. Mais la planète où se déroule l’épreuve est habitée par des colons à la société sous-développée.
L’aspect science fiction du texte est presque accessoire car il est avant tout le journal intime d’une jeune fille qui se découvre, et surtout découvre les autres, tout le fonctionnement d’une vie en commun. La critique politique est bien présente, élite, atavisme et intolérance, droit d’anéantir un peuple dit inférieur.

Au-delà du néant – A. E. Van Vogt

Ce recueil de nouvelles aborde les questions d’intelligences non-humaines d’autres dimensions, avec une rigueur scientifique et de l’empathie pour une autre espèce, d’expansion spatiale et de la technologie avancée, de mimétisme, d’assimilation et de caméléon, de poésie chimique et biologique, de guerre et de paix.
A. E. Van Vogt développe les bases de son œuvre à base de science fiction d’action aventure espionnage très développée au niveau des technologies, avec une prédilection pour les confrontations entre espèces et la grande idée de les aborder avec les différents points de vue en développant la psychologie extraterrestre, les manipulations et les intrigues.

Un jeu cruel – Robert Silverberg

Le progrès technologique ne s’embarrasse plus de considérations morales et Chalk, vampire du divertissement sans limite, trouve le point de départ d’une téléréalité, production de peur, de haine, de tristesse et de douleur, dont se nourrissent ceux qui en sont témoins. Il provoque donc la rencontre entre une très jeune femme vierge mais mère de cent enfants conçus grâce à ses ovaires prélevés, et un astronaute bien plus âgé et physiquement modifié par des extraterrestres, devenu un monstre parmi les siens. Le côté maitre du destin de Chalk, à la fois régisseur d’une pièce de théâtre et démon grandiloquent presque mythologique, et ces personnages sombres et torturés font penser à Clive Barker et à Philip K. Dick. Ce couple pas du tout improvisé apprend à se connaitre et s’apprivoise, difficilement car leur esprit est blessé, leur corps a été manipulé sans qu’ils puissent en comprendre la finalité. La science fiction développée ici est précise et riche, se basant beaucoup sur la science pour dérouler cette histoire de parias.
Elle est un peu simple et attirante, il est cultivé et hideux, ils voulaient être seuls ou mourir mais leur duo se retrouve au devant de la scène. C’est un livre sur l’acceptation de soi et des autres, la différence et la tolérance, en nous montrant des personnages confrontés à la pointe de l’espèce, à un bond en avant dans l’évolution, ce qui les isole et constitue un défi pour l’esprit.

L’autre voyage de Phileas Fogg – Philip José Farmer

Philip José Farmer continue dans ses parodies de monuments de la littérature, et cette fois il s’attaque à Jules Verne et à son Tour du monde en quatre-vingt jours. Il détricote le récit original pour insérer entre les lignes une science fiction aventure espionnage à base de complot et de services secrets. La raison de ce voyage de Philéas Fogg et de Passepartout a comme cause et contexte un conflit entre deux espèces extraterrestres à l’échelle de la planète. L’imagination de l’auteur est déchainée, avec des passages un peu bavards mais remplis de jubilation juvénile et de l’action bien rythmée.
L’histoire conventionnelle devient un prétexte pour extrapoler et demeure un détail quoique déterminant face à la potentielle extinction d’espèces intelligentes. On reconnait le style qui habite ses parodies de Tarzan, en moins extrême, avec ses personnages surpuissants, combats à l’arme à feu ou blanche, le sang. Philip José Farmer pousse tous les curseurs à fond pour créer une histoire trépidante, un fantasme communicatif de gamin, de baroudeur idéalisé.

La halte du destin – D. H. Keller

Cette histoire de fantastique horreur est assez classique, avec son domaine isolé et sa maison mystérieuse, son sempiternel savant fou inquiétant et son assistant aussi massif que dévoué. Un couple, allant du sud à Paris en voiture, est séquestré mais parvient à s’échapper après avoir été drogués pour effacer leurs souvenirs. Des évènements étranges leur reviennent peu à peu et la fiancée se révèle être manipulée à distance. C’est un roman à suspense à l’ancienne avec du sexisme affirmé, quelques phrases surannées et un côté descriptif des pensées du héros assez boursouflé, mais c’est aussi son charme. Cette histoire de malédiction et de possession se lit vite, avec ses moments gores et son cynisme exacerbé.

Romans et nouvelles – Stefan Wul

Niourk
Une tribu archaïque voit son chaman partir pour le domaine des dieux. Ne revenant pas, un jeune garçon ostracisé à cause de sa couleur de peau décide de le rechercher et le secourir si besoin car il souhaite s’intégrer à la tribu au moins autant que l’aventure l’appelle. Il découvre une ville immense, abandonnée par les hommes, où la technologie est encore présente, mystère divin et magique pour un homme aussi sauvage. Ses aventures dans un monde post-apocalyptique avec sa pollution mutagène font penser à L’autoroute sauvage de Julia Verlanger. Il y a des passages de réapprentissage du savoir humain pour lui, un cataclysme ayant provoqué une rétrogradation de l’espèce. Au même moment un vaisseau s’écrase dans la ville avec son équipage humain. La confrontation du héros avec les vestiges et les conséquences de la civilisation fantomatique donne une couleur persistante de candeur extrême au récit. Et d’une façon différente de Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes, l’image des hommes avancés dans l’évolution se reflète sur le miroir qu’est le héros vierge prompt à apprendre, à se complexifier.
Le progrès technologique peut déshumaniser et Stefan Wul s’amuse avec la science et l’épistémologie dans une fiction malicieuse d’anticipation qui dénonce tous les centrismes.
 
La mort vivante
Joachim est biologiste sur Vénus, planète qui encadre très sévèrement toute recherche scientifique, dans un système solaire hostile à la science depuis une catastrophe rendant la Terre inhabitable. Il est kidnappé pour mener des expériences de clonage en dehors de tout contrôle officiel, et sa situation d’un point de vue éthique devient compliquée.
Il y a toujours cette réflexion sur le savoir et la science avec une touche de fantastique dans le récit pour dénoncer l’obscurantisme d’une société déracinée.
 
La peur géante
Cette anticipation pleine de suspense s’ouvre sur une situation de science fiction blagueuse avec un fond de catastrophe environnementale. L’eau ne gèle plus et Bruno, ingénieur, doit enquêter sur cette curiosité lourde de conséquence. L’ambiance mouvementée glisse doucement vers l’action espionnage avec son héros providentiel, sa femme fragile, sa Terre dévastée et sa menace extra-terrestre. Ce polar écologiste réunit les questions sur l’adaptation de l’espèce, l’évolution de la société, l’utilité de la science et la symbiose avec le biotope. Mais on retrouve toujours l’unité de l’espèce humaine dans la haine d’un autre, d’un étranger.
C’est un roman débordant de joyeusetés sans escamoter la réflexion sur l’impact global de l’homme. Le contact avec cette espèce intelligente non-humaine est détaillé, scellant un aspect aventure dans le récit.
 
 
Ces trois romans de science fiction d’anticipation, teintée de fantasy pour le premier, de fantastique horreur pour le second et d’action espionnage pour le troisième, ont pour base une réalité sombre, une dévastation écologique dans laquelle l’eau est capitale. Il y a également une pointe de cynisme car une ombre pèse toujours sur l’humanité, la science sans limite, l’anthropomorphisme et l’intolérance. Puis le récit se détache des conditions dans une envolée joyeuse et créative, une ribambelle d’idées surprenantes, d’action récréative et d’aventures originales. On voit bien l’évolution de Stefan Wul et il semble être une sorte de pont entre Isaac Asimov dans ses premières nouvelles et Roland C. Wagner. Les nouvelles sont excellentes, dans ces mêmes styles littéraires, créatives et amusantes.

Les plus qu’humains – Theodore Sturgeon

Un groupe d’enfants aux dons parapsychiques et à la vie cruelle se constitue par nécessité. Ils forment une entité, l’Un et le Multiple, dans une émulation constituante et rassurante. Chaque enfant s’est développé face au monde violent des humains et malgré le manque d’éducation ils ont une vie intérieure intense et perturbante. Le désir de faire perdurer et croitre cette symbiose se confronte à leur inadaptabilité à la société humaine. Leurs pouvoirs bruts et le rejet qu’ils inspirent par leur différence en fait une sorte de X-Men crasseux et criminels dont la finalité est délirante ; l’avènement d’un être supérieur, sommet de l’évolution de l’espèce.
Cette science fiction a un côté fantastique très prononcé, similaire aux premières nouvelles de Richard Matheson et proche de Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes. C’est l’histoire d’une enfance tordue, d’une solitude essentielle car elle habite chacune des parties comme elle est destinée à l’unité, l’alliage qu’elles composent. Mais c’est aussi un apprentissage de la vie en commun, de la communication par les sens communs et de la maitrise de soi. C’est un texte morcelé, paradoxal, sur la fragilité du psychisme et de la mémoire pour donner du sens. C’est une déconstruction psychanalytique des conditions pour passer à l’humanité augmentée.

Mise en abyme – Pat Cadigan

[20/06/24] Une femme à la mémoire bousillée reprend conscience dans une boite huppée et se lance sur les traces de ses différentes personnalités.
Cette quête d’identité sous la forme d’un polar cyberpunk est le prolongement de la nouvelle Joli Môme vidéotransvers. La structure du récit permet de plonger directement dans l’action et l’inconfort ontologique de cette paumée alternativement une actrice ou un rôle voulant être franchisée, une mémo-junkie qui se shoote aux souvenirs des autres, une flic de la Police des Cerveaux en mission. Chaque ligne de narration déploie les possibilités d’interaction avec une bande de malfrats, un collègue acteur tiraillé entre ses rôles et sa femme qui le recherche. Sur fond d’enquête à propos d’activités illégales, de vols d’identités et de chasse à la base de données policière introuvable, le maelstrom des consciences dupliquées dans un clignotement épileptique et elliptique procure une ambiance de pure paranoïa schizophrène exigeante et toujours surprenante. Ce roman est un vrai feu d’artifice sans répit, un jeu de miroirs glauques où la vérité est un vain mot dans un champ de girouettes gigognes à la saveur immédiate et à l’arrière-gout indescriptible dans une totalité éparpillée aux contours flous. Le glissement continuel des identités apporte une densité énorme à ce kaléidoscope, le corps est occupé par une conscience biaisée, engendrant le besoin finalement futile d’identifier l’originale, la copie et l’altérée, un cerveau peut créer une infinité de personnages qui peuvent migrer dans la tête des autres. Dans ce futur où la conscience est volatile et réinscriptible, la réalité ne peut se construire sans un relativisme qui désacralise et rend caduque des notions centrales de la psychologie et de la philosophie, cédant la place à des pulsions de déguisements, d’acteur, d’actrice ou de flic, avec en commun une volonté d’exister et de vivre, la capacité de perdurer. Cet exercice de style est extrême, peut rebuter par une incertitude permanente dans la narration alliant complexité et intensité non sans humour. A côté des aventures surtout virtuelles et linéaires dans Les synthérétiques, ici la narration à identité multiple sème un jeu d’indices et un symbolisme puissant, la réalité derrière le rideau restant mise en abyme, mais les deux romans se rejoignent sur la dématérialisation du spectacle et le voyage qu’il présente lorsqu’il s’adresse aux tréfonds de la conscience et de la mémoire.

[26/04/22] Ce polar SF est excessivement schizophrénique, dévoré de paranoïa, de troubles de l’identité dans un tourbillon d’émanations. L’ambiance est totalement cyberpunk, la mémoire des autres est devenue une drogue et les manipulations du cerveau permettent la création de personnalités. A son réveil, c’est le bordel dans la tête de Marva, actrice perdue dans son dernier rôle, ayant pour dernier souvenir un meurtre qu’elle a commis. Des pensées parasites, articulations et balises, reviennent comme un leitmotiv dans sa mémoire morcelée, ubiquité et superposition d’illusions tangibles, la perception de la réalité au travers d’une pile de crêpes trouées. Les allers retours et les boucles sont incessants, l’action est tendue, le concept est si riche qu’il solidifie un univers infini, un terrain de jeu métaphysique et futuriste. C’est une vraie gymnastique mentale sur un symbolisme embué, très euphorisante.

La Lune seule le sait – Johan Heliot

Dans ce livre tout repose sur une situation uchronique radicale dans une ambiance steampunk hybride, la technologie humaine ayant fait un bond immense au contact d’extra-terrestres discrets aux motivations obscures. Face à la dictature impériale, Jules Verne, appartenant déjà au passé, mène l’enquête sur la construction d’une base sur la Lune.
L’ambiance des années 1900 est sublimée par cette évolution accélérée, entre misère et prouesses, dictateur fou et résurgence de la cause anarchiste, et tout cela forme une histoire policière d’espionnage aventure très marquée du côté science fiction. La bonne idée de mettre en scène un Jules Verne enquêteur préside à ce mélange entrainant de styles qui tend avec finesse vers les origines de la science fiction, avec cet universalisme français, l’évolution de l’espèce, la tolérance et la liberté, avec un humour très présent, pas dénué d’ironie.