Le maître des ombres – Roger Zelazny

Jack est un voleur qui opère dans les ombres et en silence. Bien sûr, en pleine lumière il est arrêté et exécuté pour se réveiller dans une décharge. C’est d’abord l’histoire d’une vengeance, la confrontation entre un anti-héros qui déguste et un grand méchant qui a séduit sa dulcinée. Dans la face sombre du monde est installée une société moyenâgeuse régie par des malades de pouvoir et la magie, du côté lumineux la civilisation est basée sur la science, et une Frange intermédiaire les sépare.
Cette fantasy de quête initiatique emprunte à la mythologie scandinave et aux contes macabres des personnages grandiloquents et des réflexions sur la mortalité et la moralité. Un polythéisme désabusé a enfanté le règne de la magie noire et une flamboyance des destins. L’ambiance est très sombre, presque gothique, façonnée par des sentiments négatifs puissants et contrebalancée par la désinvolture de Jack. Le livre est dense, sans longueur, il est à la fois glauque et virevoltant, avec des personnages de grand panache habitant un univers riche et profond, plein de noirceur et de tragédie dans un théâtre extravagant.

Le dieu venu du Centaure – Philip K. Dick

Leo Bulero est à la tête de l’entreprise ayant le monopole de la vente de drogue qui permet aux colons envoyés loin de la Terre de supporter des conditions de vie désespérantes. Après les effets de la substance, le retour à la réalité est rude et les consommateurs se demandent si cette expérience est bien réelle ou une simple illusion. Subitement, Palmer Eldritch, magnat excentrique, réapparait après un exil dans un système voisin avec une nouvelle drogue censée être encore plus efficace. Deux agents capables d’entrevoir l’avenir sont impliqués dans cette lutte pour le pouvoir et la fortune.
Les réalités se succèdent, s’interpénètrent et s’empilent dans une histoire touffue et construite à merveille pour former un tout délicieusement paranoïaque. Bien sûr, les thèmes abordés sont la nature de la réalité, la création et la résurrection, la transsubstantiation, l’évolution angoissante de l’humanité, la liberté et l’ivresse du pouvoir menacée, tout revient au contrôle des masses. Identités vagabondes et bonds dans le temps sont au centre de ce récit passionnant entre ontologie et mysticisme, de cette tapisserie extravagante de personnages en plein doute.

Minuscules flocons de neige depuis dix minutes – David Calvo

Dans ce livre intime, profondément autobiographique dans sa relation à sa ville de naissance, David Calvo se rend à une grande convention geek et se fait happer par ce monstre urbain étouffant. Car c’est bien Los Angeles le personnage principal, son passé à l’ombre d’un rayonnement culturel à l’origine douteuse, son existence erratique à l’image d’une civilisation cruelle et mystérieuse.
Cette démarche journalistique fait penser à Hunter S. Thompson avec ses situations hallucinées, ses trajectoires angoissantes ancrées dans la structure discrète d’un piège familier. Son périple est d’une poésie très complexe, visuelle et cérébrale, surréaliste et métaphysique à la David Lynch. Avec son approche du mythe Disney, le texte exprime des pensées d’une pertinence implacable, dans un univers entropique et paranoïaque. C’est un trip sur l’identité et la liberté, sur l’appartenance et la domination, le contrôle et le lâcher-prise qui met en danger.

Survivre à une invasion robot – Daniel H. Wilson

Au-delà de la prime approche humoristique mise en avant d’emblée, Daniel H. Wilson parle de sa discipline scientifique : la robotique. L’aspect guide est une farce amusante mais derrière se trouve une vraie démarche de vulgarisation à propos de ce vaste domaine et un propos sérieux. Le robot est à l’image de l’homme qui a copié la nature mais il n’y a pas de sens sans intelligence artificielle. Il est conçu pour des tâches précises dans des conditions particulières, qui demandent rarement une adaptation.
Des anecdotes sur des prototypes d’avant 2015 montrent la direction que prend la recherche et le chemin parcouru par les robots. Bien sûr l’ombre de Terminator plane en permanence même si d’autres références sont présentes (Isaac Asimov et Futurama), la réflexion concerne l’intelligence artificielle en général, pas seulement les cyborgs mais une conscience qui se propage et contrôle les objets connectés.

Déjeuners d’affaires avec l’Antéchrist – Michael Moorcock

Ce recueil renferme les histoires de personnages et de familles, une littérature classique dans le style du début du XXe siècle, à la fois bucolique et légèrement sombre. Michael Moorcock aime parler de Londres, et surtout de l’Angleterre, dans ces chroniques sur la société et la culture du pays.
L’écriture est enivrante et d’une qualité irréprochable mais il ne faut pas s’attendre à de l’action ou de l’aventure. Le classicisme est omniprésent dans ces longues nouvelles lancinantes aux descriptions minutieuses des lieux et aux dialogues très fournis.
Ces histoires concernent la famille Von Bek, donc soit vous connaissez soit ce livre pourra vous donner l’envie de découvrir cette saga. Les thèmes abordés sont la religion et le mysticisme avec un discours moral sur l’individu et les civilisations enrobé d’un mystère délectable et diffus.

Phalènes – Philippe Guy

Ramenées d’une contrée lointaine, d’innombrables chrysalides de phalènes sont introduites dans toutes les régions du monde. Une fois libérés, ces grands insectes ailés deviennent un instrument de domination, ayant la faculté de lire dans les esprits, de faire plier les volontés et même de tuer à distance. Deux contrebandiers décident de rejoindre la résistance organisée pour oublier leurs passés mouvementés.
Les codes de la fantasy joyeuse et aventurière sont bien développés, sans originalité folle mais avec un humour communicatif (les héros sont responsables de l’invasion) et des rixes mouvementées. Le livre est trop court, très dense et constitue un bon premier tome d’une série ; certains personnages sont à développer et l’univers est cohérent.

Dernière semaine d’un reptile – Franck Ferric

Tout de suite, le ton est donné, le questionnement sur l’existence est présent, sombre et lourd, qui ne s’embarrasse pas de la morale. C’est simple, direct et rude, habité par la guerre et la mort, l’absurdité de la vie et la monstruosité du monde. Les espoirs déçus deviennent des malédictions et la vie s’accroche avec cruauté car le Héros de Franck Ferric est mythologique, qui traine une torture permanente, une impossibilité totale de sens et une improvisation résignée d’une poésie palpable de tragédie.
L’écriture puissante et désarmante, comme dans Trois oboles pour Charon, pleine de noirceur, ouvre sur un monde multiple, dans des genres différents pour une même conclusion : la mort comme obsession et l’universalité de l’injustice comme mode de vie. L’alliance de la paranoïa et de la désinvolture a le gout de l’ironie, avec la démesure des légendes antiques. Les pas du Golem est un bel hommage à Lovecraft à la sauce SOS Fantômes.

Manières noires – Jean-Michel Calvez

[28/03/24] Dans Manière noire, Ikebana est un graveur sur cuivre, aveugle et inspiré par le corps des femmes qu’il parcoure de ses doigts, mémorise et interprète ensuite. Cette nouvelle allie une élégance mystérieuse, une passion charnelle abstraite sublimée par l’Art, une floraison des arcanes de l’être dans sa beauté transcendée.
Dans Mon journal mental, un homme se réveille tétraplégique à l’hôpital après un accident de la route, témoins des gesticulations autour de lui, de l’indifférence ou de la sollicitude, expérimentant l’enfermement et la passivité sensorielle, l’illusion hasardeuse de la volonté et un vain sursaut religieux.
Dans Une rencontre diaphane, Jed est de retour du front dans le Pacifique alors qu’il était déclaré mort, retrouve sa famille et aussi sa fiancée Margie. Ce texte est dans la tradition de l’ancien combattant qui rentre au bercail avec ses blessures, sa métamorphose, sa réalité post-traumatique et ses doutes. Mais c’est une histoire d’amour et par-delà la mort se trouve une lueur froide et éternelle, dans un traitement du sujet à la fois violent et subtil, d’une profondeur impressionnante.
Dans De l’autre côté du miroir, un homme désespéré depuis la mort de sa femme aperçoit subrepticement le reflet de son visage dans une flaque d’eau. Sur le thème du miroir liquide, les échos de la mémoire sont un passage au travers de la séparation subie, par un contact relatif et aveuglant, un amour brouillé par le vent et la pluie que la mort n’efface pas. L’histoire reste sombre et évasive entre tragédie matérialiste et espoir fébrile.
Dans Forages, un coup de foudre et un mariage sont balayés par un accident de la route et la promesse d’un enfant mène à la nécrophilie. Dans cette nouvelle l’amour par-delà la mort mène au glauque ironique avec cette petite dose de fantastique amusé pour une passion inhabituelle et contrariée.
Dans Dernier souffle, un thanatopracteur recueille l’ultime air coincé dans la poitrine des morts par un baiser comme une passation de vitalité, un don intime.
Dans La visiteuse des tombes, une présence féminine erre dans un cimetière pour offrir sa sollicitude à une âme résidente esseulée dans une démarche de réconfort partagé.

[24/06/22] La qualité de l’écriture dans ce recueil est supérieure, chaque phrase est extrêmement travaillée. Jean-Michel Calvez écrit à propos de la perception du monde et de la conscience de soi, de l’infirmité, la perte d’un sens qui réclame une compensation et le bouillonnement philosophique d’une ontologie angoissante. Il y a toujours un avant et un après, la communication est fragile, des murs s’élèvent et l’environnement devient comme étranger
C’est une littérature synesthésique, du bombardement d’images et de pensées, de l’enfermement, de l’esprit cerné. Il est malaisé de dépasser le rapport au corps et à la sexualité une fois la spiritualité et l’amour perturbés. Le style est précis et raffiné, d’une poésie suave et d’une ironie douce-amère avec un fond philosophique discret mais affirmé tout en clair-obscur, dans un entre-deux.

Les enfants d’Icare – Arthur C. Clarke

Le point de départ du récit est l’arrivée d’extra-terrestres sur Terre, ou plutôt l’emblématique flotte de vaisseaux immenses qui stationne au-dessus des principales capitales. Et les êtres d’ailleurs ne se montrent pas, restent à distance mais finissent par communiquer via haut-parleur. Ils commencent par partager un savoir scientifique et veulent ensuite unifier la planète sous leur directive, mais les humains sont curieux et des humains sont méfiants. Cette espèce venue de l’espace s’approche de la perfection et se heurte aux réticences religieuses.
Cette situation d’action espionnage pour trouver la preuve des intentions de la dictature éclairée étrangère, sujet classique en science fiction, est traitée avec un humour intelligent et profond, en plus d’une ambition de cette histoire se jouant sur plusieurs générations. Mais la question centrale demeure l’évolution de l’espèce humaine et de sa culture, avec beaucoup de science et de philosophie, comme chez Isaac Asimov. L’unification de l’humanité a été forcée et avive les nationalismes, les régionalismes et l’utopisme auto-déterminé et nostalgique. Ce texte est une uchronie malicieuse écrite en 1954 dans laquelle la Guerre Froide et la course à la Lune sont interrompues. C’est un livre important, un condensé de la science fiction classique qui se préoccupe de l’élévation humaine par une maïeutique d’ampleur colossale. Le paradoxe entre collectivité et isolement est constitutif de ce progrès.

Piège infernal – Marc Agapit

Ce livre de 1960 développe un fantastique classique entre angoisse et enjeux sentimentaux, se focalisant sur la psychologie du personnage principal. Un adolescent battu par son père disparait dans la rivière de son village, pour ensuite se réveiller amnésique et être recueilli par un homme riche. Le vieux bienfaiteur, proche de sa mort, et son protégé, ruinés, s’installent comme par hasard dans ce même village, des années après sa perte de mémoire. Il intrigue en vue d’un hypothétique mariage avec une femme riche, aidé par une voisine devenue son amante. Il fait connaissance avec son ancienne famille et son meilleur ami duquel il était très proche.
Plutôt daté dans sa forme et dans ses thèmes, tragiques et moralisateurs, cette histoire est assez moderne par son héros bisexuel et son personnage secondaire de femme forte et indépendante. Comme dans un conte philosophique, le destin mythologique donne une leçon amère à l’égocentrisme toxique. La situation est complexe, mêlant amour et haine, espoirs et désillusions pour un homme aux tendances psychopathiques.

Sanctuaire – James Herbert

Une fillette sourde et muette guérit miraculeusement, avec pour premier témoin un journaliste plutôt banal. Il se passe des évènements surnaturels lorsqu’elle se trouve près d’un vieux chêne, non loin de la petite église du village. L’histoire parait dans le journal local et, malgré la réticence des autorités religieuses, lors du rassemblement dominical, des guérisons surviennent. La situation reste instable entre le journaliste, éternel sceptique, son amie qui retrouve la foi, les responsables locaux tirant des plans sur la comète, les catholiques peu pressés d’officialiser l’extraordinaire et les proches de la jeune fille voulant la préserver.
James Herbert mise surtout sur l’ambiance, avec des personnages approfondis, et développe l’histoire à la périphérie de cette fille habitée par une puissance supérieure, centre du récit qu’on ne rencontre presque pas. Il s’attarde sur des lieux habités, du suspense très bavard et de l’action par les traditionnelles et excellentes scènes gore. Comme toujours, c’est très bien écrit, construit avec malice, avec quelques longueurs qui participent à l’atmosphère menaçante. La religion est traitée par un biais paranormal, surnaturel, qui peut s’apparenter à de la magie, une émanation qui se propage, avec en toile de fond les contes macabres pour enfants.

Création – Johan Heliot

Localiser le récit au Proche-Orient peut sembler risqué mais le conflit israélo-palestinien est escamoté, se concentrant sur le statut du berceau des religions monothéistes ; la question du créationnisme est centrale. Trois histoires sont torsadées ; une botaniste moléculaire rejoint une équipe scientifique pluridisciplinaire sous l’égide d’Israël pour étudier un arbre étranger à ce que l’homme connait ; un militaire français est en opération dans le désert puis se retrouve dans un immense verger aux mille dangers après un accrochage ; un journaliste est engagé par un webangéliste pour partager avec le monde entier leur accès au jardin d’Eden.
Tout mène à la preuve de l’existence matérielle de ce lieu plutôt considéré comme symbolique, et à l’identification des créateurs de l’humanité par-delà les dimensions. Se baser sur les manuscrits de la Mer Morte est une très bonne idée, et les phases d’action sont palpitantes. Tout mène à la transcendance d’un point de vue cosmologique, et surtout la foi comme boussole, ce qui n’est pas sans rappeler ce qu’écrit Bernard Werber. Le résultat est solide, bien construit et rythmé, développant le thème classique de l’évolution de l’espèce et de la communication avec d’autres formes de vie, dans une anticipation d’un futur très proche soumis à tous les aspects de la mondialisation.