Le marteau de verre – K. W. Jeter

Schuyler est devenu un pilote de contrebande dans des courses de bolides dans le désert, sous la menace de satellites militaires automatisés et retransmises dans le monde entier. Norah Endryx est chargée de produire un documentaire sur la vie passée de Schuyler à partir de ses souvenirs, de sa fuite de l’organisation religieuse Cathedra Novum à sa tentative de meurtre par Cynth une des Filles de Dieu.
Jeter retrouve son bac à sable post-cataclysmique de Phoenix à Los Angeles initié dans Dr. Adder mais se situant avant, avec sa nature hostile et sa technologie en sursis. Le texte est ici plus subtil, abandonnant la linéarité et alternant entre passé et présent pour générer profondeur et intensité en convoquant les souvenirs. Les personnages féminins sont complexes et la dimension mythique de Schuyler acquiert une résonance théologique et métaphysique par une mise à l’épreuve existentielle du pari de Pascal, une tentative d’appréhension des preuves de l’existence de Dieu dans le comportement de machines quantiques et des engrenages collectifs hasardeux menant à l’aura divine pesante de Schuyler, d’un chemin vers une révélation par le marteau de verre, pendant du Malleus Maleficarum. Ce roman sensible, par la trajectoire de son protagoniste et un lourd sentiment d’irréversibilité, est une sombre dénonciation socio-politique de la manipulation de masse, d’une société et d’une réalité manipulées qui emprisonnent et dirigent le monde.

Dr. Adder – K. W. Jeter

E. Allen Limmit est envoyé à Los Angeles pour rencontrer le Dr. Adder, chirurgien qui modèle les prostituées suivant les fantasmes enfouis au plus profond de la population.
La dystopie post-apocalyptique s’exprime par cette ville en ruines, envahie par les déchets, dans laquelle règnent le sexe et la drogue. La première moitié du livre se focalise sur le Dr. Adder et l’idée fondamentale de l’amputation à l’origine de l’excitation sexuelle et un système chamanique d’exploration psychique de l’espèce humaine. La description de l’environnement et la mise en situation sont brutalement stoppées par l’apparition d’une arme de cyborg dans un festival de corps pulvérisés, terreur sonique de la vaporisation biologique qui permet d’introduire Mox, l’ennemi du Dr. Adder, télévangéliste devenu fou, puni via sa pratique de ce qu’il dénonce. Les rebondissements sont permanents, les personnages et l’action prennent une ampleur mythique, de bizarreries carnavalesques et grandioses, donnant une teinte de fantasy au récit car ces aventures en partie souterraines sont une quête d’identité et de sens dans une société violente et aliénante à l’image du défilé improbable de personnages déjantés. Ce roman déploie avec excellence une vraie familiarité avec Philip K. Dick et Roger Zelazny, par son exubérance trash et paranoïaque qui illustre un message politique en dénonçant la manipulation de masse, le désir d’immortalité des mégalomanes, tout en se basant sur une idée du mal absolu et désincarné. Le roman prend la direction du cyberpunk avec la connexion homme machine et une approche de l’informatique un peu simpliste.

Les âmes dévorées – K. W. Jeter

David Braemer s’occupe de sa fille Dee le week-end avec sa nouvelle amie Sarah puis la ramène chez sa mère Renee dont il est divorcé, dans le coma et prise en charge par sa sœur adoptive Carol et son frère Jess, la seconde sœur Kathy étant portée disparue.
Cette histoire d’emprise surnaturelle d’une mère sur sa fille de dix ans repose sur le désarroi du père qui découvre les secrets de son ex belle-famille et surtout le lien vampirique entre Renee et Dee. Jess est le personnage presque classique du psychopathe sadique, Renee est le mal absolu au-delà de la corporéité, Kathy est la victime gratuite alors que Carol et Sarah sont les victimes collatérales impuissantes, David est le personnage nuancé par sa colère et son amour mêlés dans un monde cauchemardesque qui menace d’engloutir Dee. Le récit qui brasse un maelström de sentiments et d’émotions est d’une grande noirceur mâtinée de gore, dans une quête aveugle d’immortalité satanique avec la référence à la Left-hand path. Par la magie noire et la maison familiale hantée cette chronique devient symbolique de la garde alternée qui dégénère, un livre d’ambiance insidieuse et d’un onirisme malsain bien maitrisé.

Disco 2000

Dans Pas vu, pas pris de Pat Cadigan, des personnes isolées disparaissent mystérieusement à la veille de l’an 2000. Comme personne n’a été témoin d’une oblitération soudaine, la population cherche désespérément la compagnie de ses semblables pour que chacun soit vu, comme surveillé. Pat Cadigan développe ses thèmes de prédilection, la critique d’une société de surveillance, de divertissement frénétique et de recherche de célébrité, jusqu’aux réflexions ontologiques et métaphysiques sur l’existence virtuelle et son impermanence.
Dans L’astronaute de Sa Majesté de Nicholas Blincoe, un fêtard anglais attendant la fin du monde se trouve à Jérusalem pour le réveillon. Les délires narcotiques côtoient les dogmes religieux dans ce texte lesté de gravité et de tension géopolitique qui perdure.
Dans I’m a policeman de Grant Morrison, la fête bat son plein dans le microcosme privilégié d’une société basée sur la publicité, dans une ambiance folle et décadente.
Dans Sexe, identité, égalité de Jonathan Brook, James est un clone composite qui incarne le passage à un être supérieur, devenu hors de contrôle parmi une société qui s’écroule dans la violence à l’occasion du nouveau millénaire, contraction métaphysique du monde.
Dans Le vin de l’âme de Poppy Z. Brite, Zach et Trevor forment un couple réfugié à Amsterdam et retrouvent leur ami Franzz, un styliste déjanté qui leur propose d’essayer une nouvelle substance hallucinogène pour le réveillon.
Dans Bienvenue dans le XXIe siècle ! de Charlie Hall, deux DJ partent en tournée du Royaume-Uni pour rejoindre l’Australie en combi Wolkswagen au moment de la première aube de l’an 2000, vivant une expérience mystique défiant les lois de l’espace et du temps.
Dans Brève archéologie de l’ère chimique de Doug Hawes, un groupe d’amis anglais accueille le nouveau millénaire avec une fête sous le signe de la drogue.
Dans Maman m’avait dit de ne pas venir de Paul Di Filippo, Loren est un mauvais convive, un rabat-joie qui a projeté de se suicider pendant le réveillon chez une amie. Il rencontre Bacchus dans la fête et commencent alors pour lui des aventures temporelles stupéfiantes et surréalistes.
Dans Gigantesque de Steve Aylett, le Dr Skychum tente de prévenir la société d’une invasion extra-terrestre pour le réveillon et le retour sous forme d’ectoplasmes des morts victimes de la barbarie.
Dans K2, société artistique de sabotages en tout genre de Bill Drummond, un trio d’artistes projette de détruire Stonehenge pour un happening de nouvel an.
Dans Fleur rayonnante des Paradis Divins de Martin Millar, une muse du milieu fétichiste est la cible de mesquineries dérisoires dans une fête pour le nouveau millénaire.
Dans Les jeux sont faits de Helen Mead, un groupe d’amis est invité par un riche italien sur l’ile de Koh Chang pour un réveillon exubérant.
Dans L’esprit est de la chair qui pense de Courttia Newland, la soirée est mouvementée dans la banlieue de Londres pour Stacey et Nemo qui finissent par céder à l’amour.
Dans Tout le monde est là ? de Douglas Rushkoff, le passage à l’an 2000 revient à franchir une porte, à l’image du martyre de Jésus.
Dans Chienne de Pavlov et Vache Yogi fêtent l’an 2000 de Tania Glyde, les deux compères se lancent dans une course frénétique et surréaliste après un quelconque bout de viande pour leur amie internée.
Dans Retoxicité de Steve Beard, un homme est témoin d’une descente de police brutale lors d’une fête du culte d’Isis mêlant technologie et chamanisme. Cette nouvelle s’intéresse à l’après 2000 dans une dystopie nerveuse au contexte bien développé pour cette longueur de texte.
Dans Crunch de Neal Stephenson, un condamné a développé une technique complexe pour manger ses céréales avec du lait d’une façon optimale.
Dans Les montres molles de Dali de Robert Anton Wilson, une querelle éclate entre la pataphysique, les différentes religions et les fourmis sur la temporalité, la métaphysique et la cosmogonie dans une illustration surréaliste du relativisme.
Dans Incendie à l’usine Ativan de Douglas Coupland, un homme dépressif se met dans une situation fatalement risible pour le réveillon dans une vision amère du siècle écoulé.

Faut pas charnier – Jacques Barberi / Yves Ramonet

Un ami chasseur de trésors du Poulpe est mort dans un accident de la route en ligne droite dans Sarajevo.
C’est une belle occasion pour délocaliser l’imbroglio habituel qui s’exprime ici parmi les ruines encore fumantes de la guerre, les ombres délabrées du titisme, des militaires serbes incontrôlables qui continuent à semer la mort et tout le ramassis néonazi classique incluant des fascistes français. La similarité est frappante avec les romans de Kââ par les séquences gore et le phrasé imagé, surtout par la présence entêtante de la femme mystérieuse qui génère la paranoïa, mais se limitant pour la gastronomie à l’amour de la bière. La parenthèse presque irréelle avec l’infirmière et les orphelins en pleine errance sauvage contrebalance l’horreur concrète. La ligne éditoriale tacite du Poulpe reprend le dessus par un dénouement plutôt heureux et un carpe diem dénué de noirceur pour passer la main à de nouvelles aventures, faisant de cette chasse au trésor mâtinée de jeu d’échec une parenthèse nerveuse dans le destin d’un héros philosophe.

Alien 3 – William Gibson / Pat Cadigan

Le Sulaco dérive avec à son bord Ripley, Newt, Hicks et Bishop déchiré en deux jusuq’à Rodina, la capitale de l’Union des Peuples progressistes qui profite de l’occasion pour escamoter le cerveau de Bishop et laisser le vaisseau poursuivre sa route jusqu’à Anchorpoint, station du système capitaliste en pleine guerre froide avec les libertaires.
Le récit est centré sur Bishop, être synthétique placide face à un monde inconstant, et sur Hicks, militaire hanté par des réminiscences post-traumatiques du fiasco de LV-426. La menace implicite de contamination et d’une vraie possibilité d’invasion alien est concrétisée au contact direct avec la civilisation humaine. Le style de Pat Cadigan est reconnaissable, énergique avec un humour désabusé, mais un peu atténué par rapport à Les synthérétiques et surtout à Mise en abyme. Sans être vraiment cyberpunk, l’histoire intègre un questionnement sur l’intelligence artificielle, puise dans le génie génétique et se base sur une action militaire de guérilla dans la continuité du second film. Malgré la cohérence générale attendue pour une suite, ce scénario partait perdant en laissant disparaitre Ripley dès le début, en renonçant à l’attraction principale de la saga nonobstant la belle promesse de la présence de Lance Henriksen, en décidant de suivre la logique d’une gradation de la menace alien plutôt que de céder à la tentation d’un épisode comme une parenthèse et un huis-clos tel que la production le situera sur une colonie pénitentiaire éloignée, et en choisissant de développer le contexte géopolitique toujours occulté dans les films. Tout cela en fait une curiosité loin des considérations commerciales massives à l’image de la sortie du jeu vidéo sur toutes les plate-formes existantes à l’époque. Le scénario de Gibson est rejeté mais pas oublié, inspirant les scénaristes dont deux producteurs font partie pour faire apparaitre quand même la Compagnie à la fin du film, et initiant la voie génétique dans le quatrième film.

Vous avez dit virtuel ? – Pat Cadigan

Yuki Harame se lance à la recherche de Tomoyuki Igushi en commençant par prendre contact avec Joy Flower puisqu’il désirait faire partie de son entourage très fermé. L’inspecteur Konstantin est appelée sur les lieux d’un crime et identifie Tomoyuki Igushi, la gorge tranchée alors qu’il était connecté à une simulation.
Continuant dans la veine polar cyberpunk, les deux enquêtes se déroulent dans l’univers virtuel, dans une Noo Yawk Sitty postapocalyptique, sur les traces de Tom et de Shantih Love sa dernière identité en ligne. Les deux récits entremêlés et parallèles forment un roman qui complète bien l’ensemble thématique débuté avec Les synthérétiques et Mise en abyme. Ici l’histoire est moins complexe que dans Mise en abyme, la narration reste linéaire et structurée comme dans Les synthérétiques mais avec une réalité virtuelle moins technique, déployant magie et imaginaire, faisant émerger un aspect fantasy dans ces aventures dignes d’Alice au pays des merveilles, avec un nombre de personnages toujours conséquent et cet humour reconnaissable. Ces particularités rendent le texte accessible et semblent s’adresser à un jeune lectorat avec un fond d’ambiance nippone et des préoccupations sur le genre, sur la condition des femmes et sur la maltraitance enfantine. Au-delà de l’incidence du virtuel sur le réel et de la question de la survivance de l’être dans l’immatériel, cette expérience est la double mise en abyme d’une allégorie mythologique japonaise d’un monde ravagé par un cataclysme et peuplé par une humanité en perdition, chaque monde imbriqué faisant office de vaine échappatoire dans une alliance synergique de la drogue avec la technologie. La disparition historique des vieilles civilisations est un symbole de l’influence d’un esprit occidental dominant dans cette réalité. Ce livre est une autre parenthèse dans l’univers que Pat Cadigan a imaginé, plus simple et plus court que les deux romans précédents, mais fourmillant de bonnes idées et débordant d’énergie.

Les synthérétiques 2 – Pat Cadigan

L’ouverture du second tome est un vrai basculement vers un monde de connexion directe entre l’humain et la machine, une révolution technologique avec l’autorisation d’exploitation des broches, bouleversement radical pour les personnages en première ligne. Visual Mark, Gina et Gabe qui s’est rapproché d’elle sont embrochés pour créer du contenu vidéo immersif, Art Fiche le virus conscient aide Rosa et Sam dans leur cavale, Alternatives S.A. commence à décliner et Manny bien qu’embroché peine à maitriser la situation. Mark qui a négligé son corps pour rester connecté en permanence subit un AVC qui se propage dans le réseau et menace tous les utilisateurs branchés.
Cette partie plonge donc plus profondément dans le cyberpunk avec le contrôle des informations dans l’espace virtuel et des mécanismes pilotés par ordinateur, le réseau devient un terrain de jeu pour le pouvoir, par le désir de maitrise chez Manny ou la nécessité d’une métamorphose chez Mark. La dystopie informatique est en marche dans une réalité polluée par l’humain, infectée par la malignité humaine génératrice de chaos et d’aberrations, les dérives du transhumanisme sauvage. Des questions philosophiques et sociétales sont posées par cette illustration du communautarisme séparant brochés et non brochés, le rejet et l’intolérance, le problème de la surveillance de la pensée. C’est l’histoire d’un homme qui se fond dans l’immatérialité, dans l’inadéquation avec le monde sensible, et c’est aussi l’histoire de l’humanité qui plonge aveuglément dans la virtualité, les chroniques d’un naufrage de la vie désincorporée et de l’inconséquence face à la technologie, les péripéties des personnages nombreux dans une poésie tragique, un spleen psychédélique. Avec ce long roman Pat Cadigan a trouvé son bac à sable urbain, post-apocalyptique et rempli de vermine, un contexte piégeux basé sur la mémoire et la conscience de soi dans lequel se déploient des quêtes d’identité et un questionnement sur l’être dans le monde.

Les synthérétiques 1 – Pat Cadigan

Keely a disparu après avoir piraté Alternatives S.A. et eu le temps de transférer son butin, des données sur des implants cérébraux, à Fez le doyen du groupe d’amis et à Sam une jeune femme déterminée à mener l’enquête. Visual Mark a aussi disparu, créateur vidéo à l’origine d’EyeTraxx avec Gina et le Traqueur, boite de production rachetée par Alternatives S.A., par le très riche Hall Gallen et la déjantée Dr Lindel Josline qui ont déposé un nouveau brevet technologique. Manny Rivera mène les activités de l’entreprise et la participation plus ou moins contrainte de Keely et de Mark. Gabe, le père de Sam vivant surtout dans ses simulations fantasmatiques est malgré lui au contact de cette affaire par son appartenance au département publicité.
Ce thriller cyberpunk, ou plutôt synthérétique ou synthré, développe des enjeux sociétaux, politiques, judiciaires et économiques par les trajectoires de nombreux personnages barbotant dans les drogues et la réalité virtuelle qui convergent doucement au gré de leurs préoccupations. Le monde décrit est foisonnant, inégalitaire et fondé sur des illusions post-cataclysmiques de vies déstructurées du peuple et de luttes de pouvoir dans les hautes sphères. L’ambiance reste très punk entre euphorie et fatalisme, la technologie écrase les individualités et modifie l’être. Dans cette première partie, certaines lignes du récit sont laissées dans l’ombre à dessein, comme le rôle des politiciens et de l’équipe dirigeante d’Alternatives S.A., ou l’existence d’une intelligence artificielle suprême. Heureusement le découpage arbitraire de l’éditeur voit ce tome s’achever sur un stupéfiant trip hallucinogène de Gabe et les retrouvailles entre Gina et Mark. Des petites trouvailles sont disséminées dans l’histoire, comme la fausse pompe à insuline, l’aquarium holographique aussi dans Mise en abyme, le personnage de Jones de Schrödinger qui ressuscite ou la dimension porno de la société outrancière.

Les garçons sous la pluie – Pat Cadigan

Dans Le temps de la poupée, Sharon se rend compte que Rowena son bébé a disparu de son berceau dans sa chambre, remplacée par une poupée en plastique. La névrose post-natale se développe avec le mythe du kidnappeur qui conditionne l’instinct maternel dans une nouvelle à l’ambiance psychotique assez inquiétante pour recouvrir le décalage presque humoristique du délire égocentré.
Dans L’étang, Paula retourne vingt-cinq ans après avec sa fille Richie au bord de l’étang de son enfance dans lequel son cousin Jeffrey s’est noyé après une dispute. Le fantastique psychologique est macabre, découlant de l’obsession pour un passé toxique qui envahit le présent et concrétise les angoisses familiales, les fantômes de la culpabilité.
Dans Dans le noir, Jan et Jonas assistent encore aux violences que leur père fait subir à leur mère, cette fois tombée dans le coma. Cette nouvelle allie le réalisme de la violence faite aux femmes et des traumatismes de l’enfance à un fantastique vaporeux d’une sorte d’invisibilité relative, d’effacement des deux enfants qui devront repousser le déterminisme et la fatalité.
Dans Résurrections, prix raisonnables, Humphrey découvre à l’occasion des obsèques de son beau-père la pratique répandue consistant à remplacer à volonté les défunts par des copies robotisées. Cette nouvelle classique déploie un humour désabusé et paranoïaque face à une immortalité retirant tout sens au deuil et à l’existence.
Dans Le pouvoir du nom, une jeune découvre en parlant à sa mère qu’elle est une hermétique douée d’un talent surnaturel, élevée dans l’ignorance de son père. Cette quête d’identité se construit sur une révélation et une confrontation magique avec le pouvoir sur les autres et sur soi.
Dans Un pacte avec Dieu, la femme de la nouvelle précédente échappe à ses parents pour se réveiller dans un lit d’hôpital après un accident de la route. Cette suite permet de développer un peu plus ce monde surnaturel d’une substance et d’une temporalité manipulées, confrontant le personnage principal à l’éthique et au fait religieux, à l’altruisme et au pouvoir sur les autres.
Dans Une nouvelle vie, Millie est une vieille qui se voit proposer un cadeau par un djinn sorti de la lampe qu’elle astiquait. Cette courte nouvelle poétique à chute est une variation sur le thème du carpe diem, conte inversé sur le temps et l’existence.
Dans Les garçons sous la pluie, Delia est déprimée par le temps froid et humide en observant des silhouettes qui attendent sous la pluie dans la rue. Une nuit elle rêve que l’une d’entre elles disparait et, au matin, son mari lui révèle qu’un adolescent a été retrouvé mort près de chez eux. Le fantastique psychologique est lesté d’une inertie dolente et d’un mesmérisme métaphysique qui traversent les ombres du quotidien.
Dans Vivre et mourir un peu, Jess et Jim sentent le monde mourir de leur hôtel aux Pays-Bas. Cette nouvelle aux accents surréalistes illustre l’entropie ressentie et la fin programmée de l’humanité.
Les nouvelles éparses de ce recueil développent un fantastique paranoïaque avec une obsession pour la parentalité et la maternité, une fascination pour les raisons cachées qui s’agitent derrière le voile de la réalité.

L’épreuve du feu – Pat Cadigan

Dans Motifs, un homme projette son fantasme de tuer le Président sur son écran de télévision. La déformation schizophrène de la réalité passe par l’électricité statique dans la maitrise d’une projection pixelisée, d’un scénario façonné et répété.
Dans Am, Stram, Gram, itsy-bitsy, Milo Sinclair est de retour dans le quartier de son enfance, souffre-douleur de ses camarades de jeu qui ne le laissaient jamais gagner jusqu’à la veille de son déménagement. Il finit par tricher d’une façon tragique et emporte ses traumatismes dans son exil forcé. Cette histoire parle de libération de la cruauté du monde et des fantômes du passé.
Dans Vengeance sur mesure, une femme à la tête d’une agence de vengeance testamentaire tend un piège à un homme multipliant les conquêtes, dans une mise en scène glauque, revanche dérisoire d’outre-tombe.
Dans Le jour où les Martel ont eu le câble, David attend la société d’installation du câble pendant que sa femme Lydia travaille. Une femme étrange se présente pour l’intervention et David se retrouve dans un état second après avoir touché le boitier. La télévision est un biais qui remodèle la réalité et les comportements, qui peut résorber le machisme récalcitrant.
Dans Dépannage sur autoroute, un chauffeur de limousine conduisant son patron extra-terrestre s’arrête à hauteur d’Etan dans sa voiture en panne. Après l’avoir réparée, l’employé invite Etan à rejoindre son employeur pour parler. Illustrant le décalage entre espèces, l’alien se délecte de vibrations et d’émotions, ici dans une situation provoquée, surréaliste et inconfortable.
Dans Guérir, une femme demande à un révérend, guérisseur charlatan, de ressusciter son mari infidèle dans une très courte nouvelle déployant une double illusion.
Dans Dans la course, Pamela assiste à l’arrivée des Coureurs dans sa petite ville, immense procession de joggeurs qui traversent le pays sans s’arrêter et qui ne s’explique pas. Tout le monde cherche une raison, psychologique, sociologique ou religieuse, mais rien ne vient éclaircir ce non-sens, son mode de contamination et sa direction, métaphore de la vie moderne.
Dans Fraternelle dépendance, China est de retour dans sa ville natale pendant ses vacances, à la recherche de Joe son frère toxicomane. Cette nouvelle pleine de sensibilité pudique est une plongée dans le milieu de la drogue qui devient glauque puis vraiment inquiétante avec son complot reptilien.
Dans Joli Môme Vidéotransvers, un jeune homme ayant le potentiel pour devenir une vidéostar se rend dans une boîte ou se produit Bobby, humain converti en simulation autonome pour se donner en spectacle sur écran. Derrière la critique du culte de l’apparence et la recherche éperdue de popularité, cette nouvelle s’attache au cyberpunk avec la dématérialisation du vivant et un questionnement sur la virtualité dans une ambiance d’appartenance à une communauté nouvelle.
Dans Duo, Sarah Jane peut lire les pensées des gens et trouve en la personne de Michael quelqu’un qui peut lui répondre. Cette histoire de relation toxique et violente entre un homme et une jeune fille est pleine de sensibilité entre force et fragilité, dépendance et solitude, comme deux faces d’une même pièce, prochaine étape dans l’évolution psychique de l’espèce.
Dans L’épreuve du feu, Martha se rend à la Nouvelle-Orléans pour un séminaire professionnel et se retrouve happée par la chaleur dans le quartier français, entre réaction physiologique et folklore cajun dans un délire autobiographique.
Dans La Puissance et la Passion, un homme à la frange de l’humanité est employé par une organisation pour exterminer des vampires. Cette nouvelle est l’occasion d’introduire un personnage nuancé ne pouvant appartenir à aucun camp, démon sauvage porteur d’un tatouage béni, échappant au manichéisme craintif.
Ce recueil montre bien l’évolution de Pat Cadigan d’un fantastique très classique à des récits plus modernes et beaucoup plus sensibles qui approfondissent les thèmes déjà présents, comme Fraternelle dépendance, Joli Môme vidéotransvers et Duo méritant tout à fait l’Introduction dithyrambique de Bruce Sterling.

Bifrost 19

Dans Par la noirceur des étoiles brisées, épisode VII de Roland C. Wagner, l’aventure du capitaine Lit de Roses et de ses compagnons touche à sa fin après leur rencontre avec le Roi Pourpre sur Fripp, la confrontation avec les étoiles vagabondes et puis une photo de groupe pour immortaliser leur succès.
Dans Temps de neige de Gardner Dozois et Michael Swanwick, Jerry a monté une arnaque consistant à vendre du lactose à Ficelle en guise de cocaïne, mais la transaction ne se déroule pas comme prévu. Cette nouvelle inédite démarre comme un polar noir à la première personne et au rythme tendu qui mène à un rebondissement hésitant entre fantastique et science fiction complotiste. La construction du récit qui se dévoile par des explications tient en haleine et permet d’identifier les deux couleurs du texte.
Dans Dirty Boulevard de Thomas Day, Thomas rencontre Maneki Neko dans les catacombes, délaisse sa femme Catherine pour s’immerger dans le milieu glauque et sulfureux de la drogue et de la pornographie sans limites. Cette plongée dans une culture de la transgression par la structure du récit n’est pas linéaire, suit un safari infernal, un manège oscillant duquel on ne peut pas descendre, en route vers la déliquescence physique et morale de l’envers du décor.
Dans Christopher Priest : Jusqu’aux Extrêmes, l’entretien avec David Kendall initialement paru au Royaume-Uni dans The Edge, à l’occasion de la sortie du livre Les Extrêmes, aborde les tueries par armes à feu, la réalité virtuelle et la désinformation sur internet.
Dans Super les Héros ! Frank Miller, première époque de Philippe Paygnard, Miller débute vraiment chez Marvel et se voit confier les aventures de Daredevil, avant de passer chez DC Comics pour sortir sa première création personnelle Ronin et s’occuper de Batman. Ensuite il retrouve Marvel et Daredevil ainsi qu’Elektra, personnage de sa création qu’il développe.
Dans La vérité est ailleurs de Pierre Lagrange, l’explosion des observations de soucoupes volantes après-guerre se confronte à l’impossibilité pour les scientifiques de mettre en place des protocoles adaptés et à l’influence culturelle qui s’exerce sur le témoin lambda, situation dépendante d’une grille de lecture inappropriée.
Dans Du côté de chez Rama de Roland Lehoucq, les descriptions de Rama faites par Clarke sont plutôt cohérentes nonobstant des exigences romanesques, dans une démarche proche de celle de Jules Verne.
Dans Zenna Henderson : L’institutrice et les extra-terrestres d’André-François Ruaud, les nouvelles qui constituent les Chroniques du Peuple développent une science fiction pastorale basée sur la parapsychologie et abordent les thèmes de la différence, de l’exil et de la tolérance, œuvre largement sous-estimée en France.