L’exercice du témoignage basé sur des souvenirs d’enfance mène Jean-Pierre Andrevon à Grenoble dans la période de la Seconde Guerre Mondiale. Certaines séquences de jeunesse ont trouvé une explication, d’autres sont plus floues et réticentes à la chronologie alors que d’autres encore restent définitivement incertaines. Ce travail de mémoire est synesthésique, appelle l’émotion et fait briller la naïveté, puis vient le décalage et le sentiment rétrospectif de culpabilité. Le court texte plein d’humanité montre que le temps pousse à la spéculation sur les possibles s’échappant dans une trame inconnue et prouve qu’une indépendance d’esprit est possible au-delà du contexte familial. Derrière la découverte de la sexualité se trouve le mystère de l’autre, et émerge la vision d’une époque mouvementée qui marque l’être en devenir.
Dans L’homme immobile, Julien Boissard s’est enfui de l’unité carcérale de bienfaisance, UCARBE de Parouen, dans laquelle il vivait depuis qu’il est devenu aveugle à cause d’une boite de conserve de contrebande et a perdu sa citoyenneté. Cette nouvelle met en scène la société de contrôle en Marcom, une vivacité d’esprit réside dans l’immersion fictionnelle par le biais d’une réalité virtuelle basée sur une automatisation des conditions de vie et l’isolement des individus. Dans La dernière photo de Laure Lye, Christopher Radke mène une enquête sur la vie de la défunte star auprès de son robot secrétaire à mémoire autonome puis de ses amants. Dans une relativité généralisée la star échappe aux témoignages et à ses représentations, actrice évanescente qui a atteint l’archétype, absorbée par l’holographie, les caméras et les photographes dans un processus quantique qui mène à l’ubiquité. L’ambiance se teinte d’une décadence rétro, d’un mystère vaporeux et d’une versatilité universelle. Dans Un secret bien suivi, le gouvernement décide de rédiger une loi sur le secret. Cet exercice de style et de pensée qui penche du côté de la farce administrative est poussé jusqu’à un paroxysme encore d’actualité d’une société façonnée par un pouvoir totalitaire, un système de surveillance généralisée aux modalités occultistes. Dans Le monde est une insomnie, l’esprit d’un homme sort du Système informatique et se matérialise au centre de la ville de Lantide dans un corps simulé pour inspecter l’état de la réalité et dénicher un véritable humain. Il rencontre alors Nelson Diaz et Bella une femme-chien. Cette anticipation dystopique organise la collision de plusieurs âges de l’humanité, une civilisation harmonieuse qui doit soudain lutter contre une dictature, gagne la guerre et s’injecte dans un réseau interconnecté pour atteindre une immortalité théorique. Mais la déliquescence est irréversible, la substance se délite, les pensées et les mémoires s’estompent, réalité et illusion se rejoignent. Dans La nécropole enracinée, un homme s’engage dans les galeries labyrinthiques d’une antique nécropole de Thyol, sur les traces de son père disparu. Dans ce récit de véritable science fiction, la décomposition des cadavres des précédents habitants de la planète forme une substance nutritive, technique développée par un peuple acculé par la désertification afin d’accéder à une immortalité théorique et une communauté d’esprit, substance qui apporte une révélation cosmique lors de son ingurgitation, expérience ontologique au-delà de la métaphysique que l’humanité veut dévoyer. Cette nouvelle est d’une richesse incroyable par son implication scientifique et par sa profondeur philosophique. Dans Trafic de fureurs, le patron de John Landis lui présente une expérience sur des singes dans le rôle de sténodactylos. La situation fait écho à la nouvelle précédente, le prélèvement d’une drogue sécrétée par le cerveau des animaux et l’idée de la surexploitation de cette substance par l’espèce humaine. Dans Pas de week-end pour les zombis, Isa Berrier se décide sous la pression de Daniel son mari à demander la décongélation de son arrière-grand-père Herbert Georges pour aider aux tâches ménagères, pratique répandue dans la bonne société de Parouen. Isa développe une technique pour rendre leur mémoire et leur personnalité aux zombis, couronnée de succès en ce qui concerne son aïeul. Le dépassement de l’échec de la cryogénisation et la maitrise des prothèses biologiques ouvrent l’accès à une immortalité théorique mais la démarche est vaine, incapable d’allonger le temps effectif de vie consciente, emblématique de l’humour de cette nouvelle avec le vaudeville incestueux au-delà de la mort impliquant un hiberné sorti de l’Anthropositoire. Dans Debout les morts ! Le train fantôme entre en gare, Ned se réveille amnésique et rencontre un groupe de personnes qui attendent le départ du train fantôme. La situation du train immobile qui voyage et du décor flou qui avance est une illustration de la relativité de mouvement et de point de vue. Cette nouvelle constitue une sorte de manifeste de l’imaginaire de Philippe Curval, des perceptions synesthésiques confuses, une substance en constante mutation, des perturbations élastiques de la conscience, menant à une fantasy scientifique dans une bulle quantique, une formule personnelle et intimiste qui dépasse les limites topologiques et l’univocité de la réalité pour décrire un univers inédit et incertain. Dans Si vous n’avez rien à me dire, Philippe Curval énumère les conditions pour provoquer une rencontre fortuite et spontanée avec une personne de son lectorat. Ce texte est celui d’un logicien qui façonne l’absurde et explore les possibles non réalisés en semant des trésors de projection sur un chemin sinueux fondamentalement vierge.
[27/06/22] La science fiction de Philippe Curval est avant tout basée sur l’image, par son passé de photographe et ses collages, sur l’identité et faisant se côtoyer des mondes radicalement différents par le biais d’une ontologie réflexive et de questionnements par l’absurde. La réalité pervertie et la conscience trouée sont ses obsessions et l’onirisme en est la fuite, l’expression toute relative. Les mondes sont infiniment multiples et communiquent, illusions gigognes par une causalité nébuleuse. Il faut être sensible à l’abstraction pour bien saisir les images subtiles qu’il convoque. Les troubles d’identité et de réalité sont centraux, la philosophie développée ici est à la fois simple et profonde, aux racines de l’espace et du temps, du déterminisme et du hasard, de l’être et du réel, dans une forme de création innocente et étonnée. Cherchant à poser les bonnes questions plutôt que trouver une réponse, avec leur fond un peu oppressant mais tellement bizarre, ces textes sont comme du journalisme métaphysique, emblématique de la science fiction française engagée des années 80, à l’instar des écrits de Jean-Pierre Andrevon.
Dans Le téléphone sonne, un homme se réveille avec une migraine, répond au téléphone qui sonnait pour qu’une voix altérée lui donne rendez-vous dans un bar proche de chez lui. Cette histoire de fantôme instaure une ambiance épaisse de délabrement solitaire et s’appuie sur un dédoublement circulaire nourri par l’amnésie et la nécessité du chemin aux supplices. Dans La neige, la ville est recouverte et les rues sont aplanies, emprisonnant dans le silence des cadavres innombrables voués à l’éparpillement et dans la nuit l’équarrissage libère les fantômes dans un ballet venteux. L’atmosphère est pesante, lourde de menaces s’épanouissant avec grandiloquence dans un spectacle d’horreurs qui dégrade le monde des vivants jusqu’au jour suivant. Dans Un enfant solitaire, Ludovic Janvier s’aperçoit que le temps s’est arrêté, le monde s’est figé autour de lui. Pour un jeune garçon qui se sent délaissé par ses parents la situation s’ouvre sur une liberté sauvage mais vaine dans sa bulle quantique qui le fait sortir de l’enfance et rester dans la solitude. Dans La nuit des petits couteaux, Pierre se réveille, va poignarder son père et sa mère puis il sort dans la rue rejoindre les autres enfants de moins de sept ans. Cette nouvelle est proche du complot générationnel dans Le sacrifice de Fins d’après-midi ou Tous ces pas vers l’enfer. Dans Apparition des monstres, un homme, sa femme, sa mère et un collègue assistent au retour des dinosaures et ce dernier les emmène dans un abri souterrain pour leur injecter un sérum permettant d’attendre. Cette nouvelle suggère beaucoup, frôle le loufoque et le surréaliste, sans explications, instaurant une ambiance d’incertitude, illustrant la circularité, la nature cyclique du temps et l’immortalité théorique. Dans Belle et sombre, les chevaliers d’Engoulnages combattent d’horribles créatures mais la pire d’entre elles reste la captive du donjon. Cette fantasy, malgré le jeu avec les archétypes et les lieux communs du genre, dépasse le simple récit enfantin et parodique. Dans Les crocs de l’enfance, Christophe n’a jamais accepté l’arrivée de Cristelle sa sœur adoptée. La charge psychologique du texte est intense dans une mise en abyme qui se propage comme un ouragan fantastique entremêlant les détresses et impactant la réalité. Dans un jeu de miroirs déformants, la communication est brouillée et les émotions se déchainent pour former un théâtre animal tragique.
Dans La Visitation de Goliathas, Émile et Laurende Ripoche sont un vieux couple d’éleveurs de chèvres dans la Vienne qui assistent au survol de leur ferme par un OVNI. Cette nouvelle met en scène la confrontation d’un esprit simple et terrien avec cet évènement surnaturel. L’enquêtrice journaliste Margerie Coubrat découvre un terreau propice à la religion, à la foi, aux émotions cosmologiques et théologiques. Dans Grande Marée de Thimothée Rey, le futur de Pamder lui est révélé au travers d’un triacontaèdre rhombique, signet interface polyèdre qui lui montre le chemin jusqu’au pouvoir au sein de la Bibliothèque. Cette nouvelle mélange transcendance dimensionnelle et vitalité d’une infiltration proche du cyberpunk. Dans Quand les pierres rêvent d’Ariane Gélinas, un homme voit sa femme répondre à l’appel des dunes qui la pousse à quitter leur oasis pour aller mourir dans le désert. Après avoir vu son père et son fils partir, il décide d’accompagner sa femme malgré son désintérêt du monde pour la protéger. Ce texte est traversé par l’émotion de l’inexorable et de l’inconnu, par la fascination et le magnétisme minéral. Dans Seulement ensemble d’Ernest Marinine, un vieux couple aveugle après un accident de la route a été opéré pour bénéficier d’un dispositif qui leur permet de voir quand ils sont ensemble, histoire courte et simple, pleine de sensibilité. Dans Le phénomène Oles Berdnych de Mykola Hrytsenko, l’analyse du diptyque composé par Le corsaire des étoiles et Le Diapason de Dajborg montre bien la complexité de sa philosophie de la liberté et de l’amour, de la responsabilité individuelle et une attirance pour l’utopie au milieu des brumes des traditions païennes et du communisme. Dans Volodymyr Vladko, célèbre et inconnu de Viatcheslav Nastetski et Vitali Karatsoupa, cet article présente l’attachement de l’auteur, inspiré par Jules Verne, à la prospective scientifique et à la transmission aux plus jeunes, au-delà de son acceptation du régime soviétique. Dans Le dossier Serge Brussolo introduit par Didier Reboussin avant une interview revisitée par l’auteur dans laquelle il se livre sur son enfance dans l’après-guerre, dans un environnement qui semble façonner son imaginaire à base de mystères et de légendes propices à la fiction, pour devenir un écrivain qui cultive l’indépendance et l’éclectisme. Dans Le thriller selon Serge Brussolo de Pierre-Gilles Pélissier, le thriller correspond bien à une œuvre qui provoque des frissons et électrise. La courte analyse de quatre romans récents montre que les livres se répondent, se basent sur des dialectiques simples et puissantes, bruissent dans un morcellement qui finit par atteindre l’unité protéiforme dans une dynamique obsessionnelle. Dans La cité des Mortambules de Caza, Almoha est en pleine déliquescence. L’horreur biologique et la dégradation de la substance se déroulent dans une séquence, une mise en scène théâtrale de l’entropie qui rejoint par une dialectique quantique incarnée un état de transformation perpétuelle maintenue dans un écrin cosmogonique à l’éclat mythologique. Dans Eau, Vent et Feu : éléments pour une Mythologie fantasmée de Laurent Genefort, les corps sont perméables aux éléments, le liquide infuse la matière trempée, le feu provoque une explosion solide et l’air tumultueux brasse cette soupe grumeleuse dans une dialectique qui se renverse et aboutit à un être en transformation déchirante dans un mouvement à la fois centripète et centrifuge. Dans Croisière au long du Fleuve de Didier Reboussin, les premiers livres parmi les 35 publiés chez Fleuve Noir Anticipation sont rapidement présentés pour mettre en exergue la folie originale apportée à la collection. Ce dossier est incontournable, les échos de la jeunesse de Serge Brussolo présentée dans l’interview se propagent jusque dans les articles et expliquent ses obsessions qui donnent forme à ses récits.
Christian Quemeneur, marin et scientifique, emmène Pierrick Marlin, passionné de photographie, et accompagnés par Aïmata Oa Tua, sur une ile du Pacifique. En pleine nuit, ils assistent à une cérémonie de sacrifice humain. Le triple récit fantastique repose sur la divination magique polynésienne et sa résurgence, l’intérêt occulte de ce peuple et son ancienneté participent à l’ambiance paranoïaque étouffante, comme un hommage à Lovecraft. A la moitié du livre, une soudaine bifurcation advient lors du passage du trio dans une autre dimension et cette entrée surnaturelle dans un monde inconnu correspond à une fantasy d’aventure et ethnologique par la découverte d’une société qui confond matriarcat et libertinage de réclusion, qui est fondée sur des lois racistes. Une touche de science fiction apparait subitement avec la présence d’une épave de vaisseau extra-terrestre, l’antigravité, un système d’univers gigognes et la télépathie. L’histoire pleine d’action et de rebondissements, de rapts et de chasses à l’homme, part dans tous les sens, et dans des directions surprenantes à la limite du loufoque, alors que l’idée de l’atavisme mystérieux du peuple maori est clairement prise au sérieux, explorant les légendes cosmogoniques et les traditions magiques. Le vernis masculiniste est léger pour l’époque, négligeable en face des messages délivrés sur la xénophobie et la violence, un véritable intérêt pour la culture polynésienne. Pourtant Aïmata disparait sans explication, Christian et Pierrick sont des personnages victimes de l’injustice et Piet Legay pousse l’ironie jusqu’à embrasser les thématiques lovecraftiennes de l’insignifiance de l’homme et du contact fatal avec des entités supérieures, assurant la noirceur de l’ensemble plutôt bancal.
Dans Six étages à monter, un homme entre dans l’immeuble qu’il habitait avec sa famille. Un fantastique poétique se développe par une nostalgie en décalage avec la réalité temporelle d’une déliquescence. Dans Le sacrifice, le beau-père depuis quelques mois d’une jeune fille sauvage à son égard organise leur fuite de la ville paniquée. L’atmosphère d’inquiétude pour la petite Syrinthe se transforme en sanglant complot générationnel. Dans Entropie, un homme rentre chez lui et tout se délite, il expérimente l’inversion de la flèche du temps, voyage immobile cerné par les guerres. Dans Un enfant solitaire, Ludovic Janvier a sept ans lorsque le monde se fige autour de lui, le temps s’arrête, les corps immobiles sont en équilibre en contradiction avec les lois de la physique et le garçon se rend vite compte qu’il vieillit. Le protagoniste se retrouve piégé dans une perturbation quantique pour vivre l’insignifiance de l’homme. Dans La veuve, un homme tombe amoureux de Léonora, une jeune veuve mystérieuse qui accepte le mariage s’il est célébré dans son village natal. Cette histoire classique de vampirisme repose sur son ambiance inquiétante pleine de malignité sous-jacente. Dans Le cimetière de Rocheberne, la vie suit son cours dans le vieux cimetière bercé par la quiétude de la nature, loin de l’agitation citadine, dans une histoire lancinante de fantômes. Dans Eau de boudin, une pandémie inconnue pousse la population à se liquéfier dans un raz-de-marée de vomissements, cataclysme à l’ampleur biblique, apocalypse aux accents écologistes. Ce recueil privilégie un fantastique qui cultive l’étrangeté autour de la mort et de fantômes, qui atteint une puissance conceptuelle fascinante en se couplant à la science théorique dans Entropie et Un enfant solitaire.
Ariel Kyrou présente une démarche, un chemin jalonné d’étapes qui installent l’imaginaire dans le concret pour ouvrir le champ des possibilités dans l’avenir de la Terre, qui projettent un esprit de rupture positive à partir de philofictions, œuvres exprimant un désir d’explorer ce qui se situe après la dystopie et démontant le mécanisme qui mène à la catastrophe promise pour en faire des effictions par une inspiration et son application concrète. Le ministère du futur de Kim Stanley Robinson montre une adaptation politique dans une considération pour la biosphère à l’échelle mondiale et Un psaume pour les recyclés sauvages de Becky Chambers expose une adaptation spirituelle qui mène à une évolution métaphysique, dans une description positive de l’après-dystopie. Convoquant aussi d’autres œuvres, Ariel Kyrou évoque la protopie dans une rupture de paradigme et l’abandon d’un conditionnement de prédation et d’extractivisme pour affirmer le gout de l’inédit existentiel, une empathie exacerbée pour la biosphère dans son ensemble, l’identification et l’ouverture à des chemins oniriques et chamaniques qui mènent à des explorizons projetant un contexte étonnant et bousculant le présent dans les réflexes de pensée à abandonner. La fiction enrichit le réel, depuis la naissance de la philosophie jusqu’au développement de la science fiction tout au long du XXe siècle. Ce qui relie ces deux exercices de pensée, le crible de la raison dans le sens de discernement et la prospective éclairée, les intentions utopistes et l’anticipation lucide, s’est épanoui dans une manière indirecte par une tendance dystopique qui développe la menace en cas d’inaction et désigne l’espèce humaine comme responsable des problèmes, mais une démarche directement positive se développe en présentant des possibles réalisables qui tirent des leçons de l’Histoire et testent des visions évolutionnistes. En face se manifestent les obscurantismes, la défiance à l’égard de la science et l’allergie à tout relativisme qui nient la notion de progrès en rupture et d’universalisme, qui prennent en otage les individus dans une idée erronée de la liberté et un appauvrissement des choix de vie imposés, qui veulent éradiquer l’autonomie intellectuelle et la capacité d’exploration sans jalons biaisés. L’impossibilité intrinsèque de l’utopie provient de la responsabilité individuelle et ne peut être surmontée que par l’éducation des citoyens, comme le montre l’évolution des comportements en matière d’écologie et l’acceptation du tri sélectif en France. En plus de la diffusion globalisée de la culture, les limitations politiques de l’adhésion générale et de l’investissement personnel apparaissent, brouillant la notion de démocratie directe et occultant la possibilité d’une vision d’un monde meilleur. L’horizon doit être ouvert à la réconciliation entre science, technologie et environnement, sans les nuages de la résistance au changement. Ce livre d’une grande densité délivre un message, qui sonne comme une évidence, une vision d’une positivité contagieuse à déployer ici et maintenant par devoir, comme un cadeau pour les générations futures pour faire reculer les obscurantismes et le morcellement sociétal si prégnants. A l’instar de la nouvelle Lavée du silicium d’Alain Damasio, toutes ces réflexions éclaboussent d’un espoir fou aux possibilités infinies.
Cthulhu se raconte, son enfance puis son voyage jusqu’à la Terre, sa nostalgie et son amertume. Neil Gaiman multiplie les clins d’œil et fait le tour des références classiques en les passant à la moulinette de l’humour d’une distanciation cynique qui permet le contraste avec une menace horrifique diffuse. Un côté enfantin et capricieux émerge tout de même par le statut divin et royal de Cthulhu, l’étrangeté absolue de sa nature et de son monde d’origine. Le message arbore une cohérence lovecraftienne, édictant l’existence dérisoire de l’espèce humaine et un certain retentissement cosmique malgré la forme manifeste d’un très court écrit de jeunesse.
Dans Tu n’as rien vu à Collioure de Jérôme Leroy, Alain Marcillac est un ancien enseignant et un écrivain raté qui a produit quelques romans trash et gore avant de sombrer dans l’alcoolisme et la sécheresse de l’inspiration, quitté par sa femme. Cette mise en abyme littéraire est cauchemardesque, posant dans une ambiance délétère la question de façon irrationnelle de la responsabilité des auteurs, expression de la crainte de propager un poison. Dans Tramontane à Rivesaltes de Francis Pornon, une jeune femme est kidnappée puis séquestrée dans un baraquement en ruine du Camp Joffre par un toxicomane. Cette région est un sol d’accueil et cette terre engloutit jusqu’à la pire des manifestations de l’entropie. Dans Post-mortem de Gilbert Gallerne, les neveux du vieux Léon discutent juste avant l’enterrement de l’héritage inespéré qu’il leur laisse. Cette nouvelle souligne le décalage des générations d’une façon implacablement ironique. Dans La dernière fanfare de Gildas Girodeau, Fernand Costes est chargé de l’enquête sur la découverte du cadavre torturé d’un homme politique de gauche en pleine élection présidentielle. Cette nouvelle désabusée anticipe l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite, avec une touche de gore. Dans Crime presque parfait à L’Indépendant de Bernard Revel, l’inspecteur Barthès enquête sur le meurtre d’un documentaliste, dans une histoire assez classique de chantage et de guerre d’égos dans le milieu du journalisme bien connu de l’auteur. Dans Pirate de Serguei Donnovetz, un chat de gouttière raconte dans un récit malicieux sa courte vie au contact des hommes capables du meilleur comme du pire. Dans Le Bibliophile de Catherine Rabier-Darnaudet, une femme rencontre son vieux voisin qui vit dans une pièce emplie de livres. Cette nouvelle sublime les espoirs et les regrets, l’incidence matérielle de la lecture. Dans Le Gypaète de Sauto de Daniel Hernandez, un détestable braconnier est retrouvé mort lors d’une battue, dans un conte montrant que la nature réagit à l’agression humaine. Dans Flou de Guillaume Clavaud, Stephan Lakers est un photo reporter qui se fait poignarder en se rendant à la soirée de clôture d’un festival. Frédérique a trouvé dans la rue un carton d’invitation à cette soirée. Cette nouvelle est une illustration fatale de la pure guigne et de la misère sociale si banale. Dans Le nœud du problème d’Eric Dardill, Marc Dubois reçoit George W. Bush dans son cabinet de chirurgie esthétique pour remédier à son problème de micropénis, dans une comédie entre réel et fiction, incrédulité et projections psychologiques. Dans Tarifa, cinq heures de Michel-Julien Naudy, José Texeira est engagé à sa sortie de prison pour convoyer une valise d’argent sale par le train. Une poésie brute découle du besoin de libération et du poids du passé, dans une ambiance frénétique et oppressante. Dans Last exit to Cosprons de François Darnaudet, un écrivain tombé par hasard sur un vieux compère qui a réussi dans le milieu. Ce témoignage présente l’homme véritable derrière la création d’un mythe personnel littéraire et médiatique. Dans Ego de Gil Graff, une artiste peintre a perdu la flamme créatrice en épousant un galeriste ambitieux, dans une mise en abyme psychologique sur la création et la frustration. Dans Passage de Philippe Salus, un médecin rejoint des amis à une soirée du nouvel an malgré une déception amoureuse. Dans Le Rouge du Roussillon de Jean-Bernard Pouy, un homme plante un abricotier pour sa mère, avec un délicieux humour noir.
Ken Erwin, ancien navigateur accompagné par la journaliste Gilda Moor, rend visite au Docteur Arton dans son laboratoire des Alpes atteint par l’hélicoptère que pilote le mécanicien Jo Fernat. Arton leur présente le cosmoscaphe, sa dernière invention permettant de communiquer avec tout l’univers en se servant des courants de métachyons comme onde porteuse. Ken trébuche, se retrouve accidentellement projeté sur une planète inconnue et découvre un projet d’invasion de la Terre par une espèce d’humanoïdes. La base du roman est une vraie science fiction amenée par la trouvaille d’une nouvelle particule dans une ambiance de révolution scientifique, mais l’aspect action-aventure et le divertissement prennent le dessus. Une touche de fantasy est apportée par le contact avec un nouveau monde, déviant vers son pendant militaire d’infiltration et d’espionnage, cultivant l’amalgame entre science et magie. Malgré une candeur certaine dans la narration, le second degré omniprésent et le point de vue développé de chaque personnage permettent de relativiser la misogynie incontournable d’Arton qui reste un personnage secondaire et une sexualisation digne de l’adolescence accompagnée de sentiments amoureux aussi soudains qu’intenses. Cette immaturité est à peine atténuée par des réflexions sur l’astrophysique dans une structure épistémologique timide. L’histoire multiplie surtout les rebondissements sur le modèle du pulp dans le style d’Edmond Hamilton, à la construction dynamique et dans une euphorie laissant peu de place à une réelle profondeur dans une histoire quantique légère et inoffensive.
Guy Barsac est un haut-responsable déchu, en bas de l’échelle sociale et abandonné par sa femme Dééva dix ans plus tôt. Arlam apparait devant Guy, se présente comme venu d’une autre dimension dans le futur et lui propose d’organiser la recolonisation de la Terre d’une humanité clairsemée. C’est avant tout un roman d’aventure, dévoué au divertissement léger et privilégiant une science fiction de gadgets malgré quelques réflexions sur le continuum spatiotemporel ou l’immortalité sans entrer dans les détails. Le livre est daté par son anti-héros misogyne et l’inanité des personnages féminins, Dééva étant transparente et l’androïde Jill Laver / B 5 l’incarnation de l’odalisque, l’expression d’un fantasme radical d’assujettissement. L’action repose sur des manipulations et des trahisons, des volte-faces et des révélations dans une ambiance d’espionnage. Le mensonge est le moteur du récit, la conclusion est la disparition de l’humanité, la nature mégalomaniaque du dernier humain s’oppose au sursaut d’instinct de l’espèce chez Guy dans des considérations contradictoires qui mènent à un fouillis de rebondissements et une éthique brouillée par un traitement des personnages totalement lunaire.
Dans La Reine de Zangalar d’Émilie Querbalec, la Reine Analaya se voit vieillir et se sent délaissée par le Roi Zangalar rendu potentiellement immortel par l’intervention de Dieux cosmiques. La découverte de son propre clone dans un laboratoire aiguise la jalousie d’Analaya. Cette nouvelle se nourrit de l’alliance entre fantasy et space opera, exercice de style assez classique déployé avec inventivité, centré sur un personnage féminin indécis et sur un tyran plein d’assurance qui glissent vers le théâtre tragique et une dimension mythique entre Éros et Thanatos. Dans Sombre-mort de Foenidis, un cavalier noir sème la terreur et les cadavres sur son passage à travers la campagne. Cette fantasy médiévale oscille entre l’ambiance magique et mythologique, la malédiction du pacte pour retrouver l’amour perdu et la cruauté de la matérialité. La construction du récit permet d’humaniser le cavalier noir et de développer son supplice inexorable. Dans La Déesse des sables d’Aurélie Genêt, Etei est un prêtre dévoué à l’Empire et au Dieu Unique Ardeo qui va faire pénitence, après le meurtre de son beau-frère violent, dans le bastion éloigné d’Ivnoa. Il traverse alors le désert et trouve un endroit totalement abandonné. Sous la forme d’un conte ironique, cette fantasy s’attarde sur la foi aveugle et la pratique rétrograde du monothéisme, et surtout du doute dans la croyance nourri par une crise psychologique du protagoniste face à la nature humaine exacerbée par la magie. Dans La Gloire Écarlate de Fabrice Pittet, Bastan est un jeune archer, déterminé à rejoindre les Rodashiens depuis qu’il a assisté à une des interventions de cette troupe de mercenaires. Il se rend alors aux arènes de Merial-Phur pour subir les épreuves de sélection. Cette fantasy médiévale se base sur l’initiation de Bastan pour faire émerger un questionnement psychologique menant à l’amoralité mais ne transcendant pas l’absurdité de la guerre. Dans Les Yeux d’Aurélie Genêt, une jeune fille est harcelée par des forces démoniaques. Entourée de fantastique et d’occulte, la fantasy urbaine ajoute à la classique histoire de fantômes une poésie sombre. Dans Les Épées de la Colère d’Olivier Lusetti, la reine Vivpière teste son jeune fils dévoré par des crises de démence sanguinaire en organisant un duel au sommet, dans une très courte nouvelle faite d’escrime. Dans La dernière Houri d’Olivier Lusetti, Shan est choisie pour s’unir au Chaman du peuple de l’île de Jeju. Cette fantasy mêlant géopolitique et magie dans la Chine Ancienne déploie un contexte en rapport avec la nouvelle précédente de guerres et de malédictions.