Le dieu de lumière – Jean-Pierre Andrevon

Avec le commandant Patrick Bensousan, Carol Garth, Anne Trauberg et Gio Esposito forment l’équipage de l’Hélios, un vaisseau spatial qui utilise la translation dans l’hyperespace. Leur mission de reconnaissance les mène vite sur une planète similaire à la Terre, au milieu d’une guerre entre des humanoïdes et une espèce de rapaces.
La science fiction d’aventures dans l’inconnu, après une introduction technologique et historique du contexte post-apocalyptique de la Terre, bifurque rapidement sur une fantasy ethnologique par l’étude à la fois évolutive de la volaille et historique des humains natifs de la planète Volière nantis d’équipements techniques anachroniques et baignés d’une religion qui dans leur ignorance fait l’amalgame entre magie et science. Cette épisode auprès d’une humanité primitive se clôture de façon abrupte pour mettre en évidence le moteur science-fictif du récit qui réside dans la nature quantique de l’hyperespace et ses paradoxes temporels. L’équipage se rend donc au centre de la Fédération galactique humaine dans un avenir lointain, sur Octar une ville-planète abandonnée par les hommes au profit des robots. La vision épistémologique derrière la structure du texte montre une circularité élastique à travers l’humanité qui régresse dans une croyance aveugle ou qui progresse dans la technologie jusqu’à la disparition écologique naturelle du cadre de vie, victime dans les deux cas d’une amnésie. Le nombre de pages ne permet pas d’approfondir les personnages pleins de vitalité et qui servent à scinder la narration pour éviter une morne linéarité et construire le mécanisme puissant et central du voyage temporel, laissant un peu de place pour des idées comme des héros échangistes ou un chat qui parle.

La guerre des Gruulls – Jean-Pierre Andrevon

Vingt ans après le début de la guerre contre les Gruulls, les humains n’ont toujours pas trouvé le moyen de contrecarrer leur rayon létal qui traverse toute protection, décimés par des attaques éclairs de vaisseaux émergeant du subespace. Anim Grovnor le pilote, Illona Doren la navigatrice, Nataniel Jonson le canonnier et Bin Vonena un technicien parviennent à fuir une base spatiale attaquée pour se retrouver aspirés dans le subespace au contact d’un vaisseau gruull et en sortir ensuite pour se poser à la surface d’une planète inconnue.
Le roman s’ouvre avec une préparation de space opera en installant une menace permanente sur le domaine galactique humain avec des rebondissements et une promesse d’aventures exotiques, dans la lignée du divertissement des pulps. La découverte de la planète et son soleil, qui forment un système gravitationnel binaire et artificiel, le soleil tournant autour de la planète, affirme l’aspect science-fictif de la découverte, s’alliant à la fantasy de l’exploration d’une biosphère surréaliste par des naufragés cosmiques, donnant lieu à un examen exobiologique des étrangetés. Le combat contre les Gruulls s’exprime par la guérilla et l’infiltration dans la planète creuse instaure, au-delà de l’action, une tension écrasante et une atmosphère versant dans l’horreur et le fantastique. Le roman se révèle en récit de premier contact extra-terrestre avec la description d’une espèce à la nature étrangère inatteignable par l’anthropomorphisme mais l’empathie est possible par un changement de point de vue et de paradigme, l’abandon d’a priori et la considération de la complexité d’êtres en croissance symbiotique et métamorphose physique dans leur vie. La guerre est d’autant plus insensée qu’elle provient d’une incompréhension.

Le temps des grandes chasses – Jean-Pierre Andrevon

Roll et Réda forment un jeune couple parmi les chasseurs du Clan des Hommes quittant l’enceinte du Lieu pour traquer le gibier sauvage et deviennent chassés à leur tour par des humains à la technologie avancée.
Cette fantasy se base sur la candeur de l’état de nature d’un peuple à la société simple et pragmatique, égalitaire et conditionnée seulement par le Destin dans une acceptation résignée, relativement proche de l’utopie. Le décalage est excessivement violent dans la découverte de l’organisation totalitaire des colonisateurs méprisants, dans la droite lignée de Les hommes-machines contre Gandahar et de ce qu’a pu produire Stefan Wul. Le texte rejoint le conte philosophique par l’assimilation forcée et l’emprisonnement des hommes sauvages confrontés aux révolutions scientifiques qui dépassent leur intuition plutôt portée vers l’éther et le platisme. Au parallèle historique avec la colonisation et la Seconde Guerre Mondiale s’ajoute la vision dystopique des primitifs projetés depuis une préhistoire future après une tabula rasa dans une civilisation avancée destructrice de la nature. Le stress est omniprésent entre la traque et la capture, puis le défilé des privations de liberté, l’enfermement dans des camps ou des prisons qui pousse le récit de la fantasy vers le témoignage de détention de Roll d’amitiés et d’amour. La structure sociale des civilisés est calquée sur la Rome Antique et les aventures déracinées de Roll se poursuivent en tant que gladiateur et esclave dans une épopée vengeresse. Le roman convient bien à un lectorat adolescent, représente à la fois la sensibilité de Jean-Pierre Andrevon et une des incarnations de la fantasy anthropologique française pleine de naïveté mais aussi d’une gravité qui s’exprime par la superposition du progrès et de la régression, développant les thèmes de l’universalité, de l’humanisme et du pacifisme d’une portée écologique et politique dans la chronique d’une parenthèse temporelle finalement insignifiante à l’échelle des Cylindres Noirs.

Bifrost 24

Dans L’Aventure de la cité ultime de Sylvie Denis, Holmes et Watson sont enlevés et transportés dans le lointain futur pour débusquer un meurtrier qui sévit dans la colonie lunaire implantée pour fuir la Terre et ses guerres. Cet exercice de style maitrisé se situe à la confluence de la science fiction, du policier d’observation, de l’uchronie, de l’utopie devenue dystopie et des petites facettes de fantasy, de steampunk et de cyberpunk. Ce foisonnement est survolé par l’ombre de la toxicomanie de Holmes et par la menace insidieuse de l’oisiveté.
Dans Solip : système de Walter Jon Williams, Reno reprend conscience dans le corps de Roon. Cette nouvelle est la véritable suite de Câblé, s’attardant sur la personnalité résiduelle de Roon entraperçue dans le roman et sur le cadre de vie confidentiel des orbitaux destiné à disparaitre dans un holocauste de l’immoralité. Le texte est d’une noirceur insondable, dévoilant la face cachée de Câblé et clôturant la trame de l’humanité asservie, devenant un complément indispensable présent dans Câblé + depuis 2004.
Dans Storm Constantine : les nouveaux livres de sang, Johan Scipion mène l’interview de l’autrice anglaise, peu traduite en français, qui clame sa fascination pour les anges déchus, pour une fantasy à la richesse sociologique exotique, pour une magie libérée et basée sur le channeling intime, pour le mouvement gothique.
Dans Super les héros ! : Alan Moore de Philippe Paygnard, la carrière du scénariste est présentée avec comme jalons des œuvres qui ont fait basculer les comics au-delà du manichéisme originel et présenté des récits plus profonds et adultes, une liberté créatrice indépendante le menant au conflit avec DC Comics.
Dans Alan Moore : dans les brouillards de Londres, Johan Scipion mène l’interview du scénariste à l’occasion de la sortie de From Hell au cinéma, dans laquelle il présente sa façon de travailler avec les dessinateurs et exprime bien son besoin de liberté dans la création, le tenant éloigné d’une industrie cinématographique aux exigences commerciales et financières trop contraignantes à ses yeux.
Dans Notes sur le genre Fantasy : A la recherche d’une définition d’André-François Ruaud, il tente parallèlement à son livre Cartographie du merveilleux de préciser les caractéristiques à la base des récits de fantasy, s’attardant sur la magie et un univers matériel secondaire, qui peuvent se combiner pour faire entrer dans le genre un monde primaire modifié par un merveilleux subjectif.
Dans Scientifiction : Planètes à gogo ! de Roland Lehoucq, les conditions de l’apparition et de l’épanouissement de la vie sur Terre sont détaillées et forment une catégorie de planètes habitables, ensuite comparées au profil de Krypton.
Dans Amazing Stories, une sensationnelle histoire : Troisième partie, les années 40 de Mike Ashley, la publication sous la direction de Raymond A. Palmer cultive une nostalgie pour les premiers pulps, opposant sa légèreté au sérieux d’Astounding Stories, par des auteurs maison et surmontent les difficultés du temps de la guerre en Europe par un occultisme excentrique initié par Richard S. Shaver.

Le souffle du cyclone – Walter Jon Williams

Etienne Njagi Steward est un clone, copie dénuée de la mémoire de la dernière partie de la vie de son original, de sa participation à une guerre acharnée sur Sheol pour piller la planète de ses artefacts extra-terrestres, carnage interrompu par le retour des Puissances aliens. Steward part donc sur les traces de son avenir passé, à l’aide d’un message qu’il s’est envoyé avant de mourir et le témoignage de Griffith son ancien coéquipier dans les Faucons de Glace de la Lumière Cohérente, rescapé de la Guerre des Objets sur Sheol.
La civilisation humaine a changé, noyautée en communautés idéologiques renfermées, projection plausible du contexte de Câblé. Mais c’est dans l’espace que se trouvent les réponses et Steward se fait engager comme mécanicien de propulsion sur un cargo à destination de Vesta. Durant ce voyage galactique la connexion entre humain et véhicule est très technique, protocolaire, et dans l’ensemble l’action est intermittente cédant la place à la manipulation et l’espionnage dans cette ouverture spatiale centripète, dans une aventure presque dénuée de noirceur, rejoignant une tradition du space opera par la quête d’identité du héros sur les traces de son Alpha dans une ambiance de thriller et de polar assez loufoque et jubilatoire, à l’image de sa galerie de personnages. Tout le potentiel du cyberpunk s’insinue dans l’infiltration préparée et façonne la civilisation humaine dans ses modifications transhumanistes, les travaux génétiques et le transfert de l’esprit qui renvoient à la nouvelle Perspective érogène, conservant le questionnement sur l’amoralité comme un héritage de Route 666 (Les culbuteurs de l’enfer) de Roger Zelazny et de Câblé. Une tempête tumultueuse porte Steward vers son destin, la réitération d’une trajectoire nécessaire, la compréhension zen d’un possible non réalisé qui mène à la résolution du cyclone évènementiel.

Câblé + – Walter Jon Williams

Cowboy est un convoyeur de contrebande qui rencontre Sarah, garde du corps redoutable, lors d’une livraison menant à une embuscade. En tant qu’hommage déclaré à Route 666 (Les culbuteurs de l’enfer) de Roger Zelazny, Câblé s’approprie le voyage caparaçonné en lui appliquant l’évolution logique d’une ouverture cyberpunk par la symbiose avec le véhicule, opte pour un contexte capitaliste imposé par les Orbitaux après la guerre des Rocs et l’humiliation des terriens plutôt qu’un suicide collectif et écologique. L’intensité de l’action est conservée, le récit est autrement plus touffus avec l’aspect espionnage, la tension d’une guerre ciblée entre des blocs industriels voraces et entre les intermédiaires, des personnages récurrents qui gravitent dangereusement autour de Cowboy et de Sarah. Cette double narration installe une atmosphère de décalage complémentaire entre la nostalgie sensible du vieux pilote et la furie meurtrière post-traumatique d’une femme qui traine la charge de Daud son jeune frère ingrat la vampirisant par le déni d’une réalité impitoyable. Le personnage de Sarah assume la plus grande part de la gravité de l’histoire par son caractère perfectionniste et pragmatique à l’éthique relative, symbole avec son cybercobra qui jaillit de sa bouche de la fureur incandescente et de la violence mécanique inouïe de cette société dystopique. La dimension cybernétique s’épanouit lors des scènes d’action à la limite de l’épilepsie, des batailles d’artillerie à bord d’un aéroglisseur et ensuite d’une aile delta dans un cadre militaire et tactique poussé, le personnage de Reno étant l’aboutissement de l’union entre l’homme et la machine, projeté dans le réseau de communication. Cowboy dans son idéalisme rappelle le personnage du jeune Jerry Potter qui rêve de voler dans Route 666 et aimerait atteindre le statut de légende comme l’a fait Hell Tanner chez Zelazny. Câblé raconte la quête de Cowboy et de Sarah à la recherche d’une liberté illusoire dans un univers conditionné qui n’a pas vraiment de sens.
Dans Perspective érogène, le Dr Talbot prépare une grande intervention de chirurgie esthétique sur une simulation physique de l’immense star Babette, données confidentielles convoitées par un intermédiaire de Tempel Pharmaceuticals. Cette nouvelle antérieure ou concomitante au déroulement de Câblé présente la puissance des Orbitaux sur le fond cyberpunk du transfert de l’esprit dans un clone via un cristal liquide, et renvoie directement au second chapitre du roman, à la reconfiguration de Sarah sous la direction de Cunningham et Firebud.
Dans Solip : système, Reno reprend conscience dans le corps de Roon. Cette nouvelle est la suite de Câblé qui se focalise sur Reno ou plutôt sa copie incomplète luttant contre les résidus de la personnalité de Roon, situe le récit du côté des Orbitaux, impitoyable jungle noyautée à l’aide de l’Esprit Noir qui mène à l’anéantissement du joug sur la Terre. La tension psychologique se nourrit de pensées schizophrènes, d’influences inhumaines, de responsabilité suicidaire et de sentiment de culpabilité, dans un bûcher de l’immoralité entrevue tout au long du roman.
La transition entre Solip : système et Le souffle du cyclone est radicale, la nouvelle écrite après le roman s’accole parfaitement à la fin de Câblé par sa noirceur sans fond et s’intercale dans le long intervalle qui mène à Le souffle du cyclone, prolongement lointain et cohérent de l’univers des blocs mais avec une narration différente et une atmosphère globale d’un autre coloris. La linéarité est abandonnée, l’histoire tressaute dans une myoclonie phrénoglottique de nature ontologique et adopte la forme d’un polar cyberpunk d’infiltration et d’espionnage avec plus de personnages et moins d’action de grand spectacle mais conservant les réflexions à l’échelle de l’espèce. Le roman est une projection réajustée tardivement par son auteur à la demande de son éditeur pour rejoindre ce qui est devenu un cycle, une suite logique qui ne peut cacher son indépendance malgré la modification du texte.
Ce recueil est d’une très grande densité, chronique survitaminée d’un monde à la dérive dans un dézoom judicieux passant de la surface de la Terre aux confins du système solaire, une somme diversifiée qui confronte l’humanité à son avenir technologique et spirituel.

Aventures lointaines 2

Dans Mittelwelt de Stephen Baxter, Michael Killduff est un ingénieur américain invité sur un vol d’essai d’un nouveau bombardier à long rayon d’action. Dans la droite lignée de Tu ne toucheras plus jamais terre, nouvelle publiée dans le précédent recueil, cette uchronie précise le contexte qui a évolué vers un conflit antagoniste entre la Prusse et le Japon étendu, prenant les États-Unis en témoin indécis. Ce récit est moins abstrait, traversé d’une tension pragmatique qui ne cesse d’enfler jusqu’à une ironie nihiliste, l’apparition de Göring rappelant l’inexorable expansion de la folie.
Dans L’arbre aux épines de Robert Holdstock et Garry Kilworth, un archéologue part sur les traces de son grand-oncle qui a construit la maison familiale, enserrée par un roncier et arborant une pierre tombale volée lors de fouilles en Irak comme linteau de la porte d’entrée. Sous la forme d’un témoignage, les investigations mènent à des parties manquantes de grandes œuvres, de Homère à Shakespeare, et conduit à une réinterprétation plus pragmatique de l’Apocalypse de saint Jean et de la résurrection dans une expérience christique d’accession à l’immortalité de l’âme et du corps rendue possible par la couronne d’épines vivante, reliant toutes les conceptions catholiques à un panthéisme primordial qu’elles ont escamoté et s’amusant avec les ressorts du complotisme.
Dans Nirvana, mode d’emploi de Sylvie Denis, Celia Bureau-Bassant est une chercheuse en neurobiologie obnubilée par la mémoire et les rêves, engagée dans un programme pour contrer la maladie de Maid-Maezel qui s’attaque aux facultés mnésiques. Dans ce texte plein de sensibilité, la relation de Celia à son entourage, Stéphane qu’elle aime, sa sœur antagoniste et sa nièce malade, permet de sublimer ses décisions personnelles et la dimension symbolique de la seconde ligne de narration basée sur Star Wars apporte les valeurs de combat, de sagesse et de progrès.
La présence de la suite inédite à la nouvelle de Stephen Baxter dans le premier Aventures lointaines lie absolument les deux recueils en poussant plus loin la trame uchronique dans une ambiance très différente mais tout aussi intense. L’occasion est bonne pour lire le texte récompensé de Robert Holdstock et Garry Kilworth et sa relecture matérialiste de la théologie, et le beau texte de Sylvie Denis est disponible dans Jardins virtuels.

Aventures lointaines 1

Dans La tentation du Dr Stein de Paul J. McAuley, le texte se focalise sur le genre fantastique et ne fait qu’effleurer les aspects uchroniques et steampunk qui s’épanouissent sur la longueur dans Les conjurés de Florence, un bon moyen de se faire une idée sur le style de l’auteur dans cet exercice mêlant paranoïa, personnages travaillés, rythme soutenu, enjeux géopolitiques, meurtres et sorcellerie, ou alors le lire comme un hommage à Frankenstein d’une grande originalité.
Dans Tu ne toucheras plus jamais terre de Stephen Baxter, l’Oberleutnant Göring participe à une expédition polaire anglaise pour atteindre l’Axe reliant la Terre à la complexe machinerie cosmique. Cette vision d’un système aristotélicien tangible est devenue une quête personnelle pour se hisser à la hauteur des Dieux, dans un délire mystique et guerrier, un égo qui se gonfle au contact de l’immensité et du gigantisme de l’idée d’un univers manufacturé qui pose la question de la nature de son centre, la Cause Première dont l’aperçu engendre une folle exaltation.
Dans La voie du dragon de Michael Swanwick, Mordred fait face à Merlin qu’il a sorti de sa grotte et de son long sommeil. Cette uchronie se développe sur deux niveaux, d’abord la simple modernisation du Mythe et le combat perdu d’avance entre la magie séculaire et la société moderne du désastre écologique, puis à la racine le bouleversement rétrospectif de l’arbre généalogique d’Arthur, dans une ambiance à la fois punk et atavique d’une fantasy urbaine survoltée.
Dans L’Apopis républicain de Michael Rheyss, Champollion découvre à Karnak une tablette permettant de localiser un observatoire astronomique dans le sud de l’Égypte. Dans l’avenir, Giordano est un franc-maçon infiltré en tant que conseiller scientifique auprès de l’Aiglon Michel Horus d’Or Bonaparte, qu’il doit assassiner, au cours d’une expédition sur Titan, site désigné par la Pierre d’Amon. Cette uchronie se base sur l’alliance utilitaire entre l’Empire napoléonien et les fondations polythéistes de l’Égypte Ancienne dans un despotisme religieux qui cherche sa justification face à un soulèvement populaire, pertinente question civilisationnelle que l’auteur pousse à son paroxysme, atteignant une profondeur philosophique de tourments métaphysiques à l’échelle de l’Univers.
L’intérêt principal de ce recueil uchronique réside dans les deux textes inédits de Stephen Baxter, puissante évocation de matérialité et de transcendance, et de Michael Swanwick, parenthèse pleine de vitalité et d’irrévérence, alors que la nouvelle de Paul J. McAuley a rejoint Les conjurés de Florence en 2004 en Folio SF pour être lue après le roman et celle de Ugo Bellagamba fait partie de La Cité du Soleil et autres récits héliotropes depuis 2003.

Les conjurés de Florence – Paul J. McAuley

Pasquale est le disciple du peintre Giovanni Battista Rosso dans la cité de Florence agitée de querelles et de complots, de mystères et de tensions géopolitiques, et Machiavel en tant que journaliste le convie à enquêter sur le meurtre d’un des aides de Raphaël.
L’uchronie steampunk repose sur un environnement civilisationnel très étudié, d’une structure similaire aux Écoles de Philosophie en Grèce antique, qui donne une vie et un dynamisme transmis au duo Pasquale et Machiavel portant le récit. Leurs aventures comptent plus sur un rythme effréné que sur une action frénétique, permettant de dévoiler graduellement la technologie des artificiers inspirés par le Grand Ingénieur et la sorcellerie pratiquée par le docteur Pretorius et par Paolo Giustaniani. L’histoire consiste surtout en une enquête à indices, centré sur les personnages et les rebondissements, qui accompagne un monde dans une révolution sur fond de tyrannie religieuse et de productivisme industriel, dans le passage de la peinture et de l’imprimerie à la photographie et au cinéma, dans l’avènement d’une science militaire qui crée ce décalage inquiétant, merveilleux et terrifiant. L’exercice est maitrisé, le contexte culturel est posé avec érudition dans une atmosphère sombre et poisseuse qui sert la mise en scène des tourments géopolitiques et le miroitement d’une spiritualité chamanique terni par l’automatisation de la société et les inévitables travers de la nature humaine, maniant une ironie corrosive et multipliant les références pour un foisonnement communicatif du récit.
Dans La tentation du Dr Stein, le Dr Stein est un médecin juif exilé de Prusse qui forme un binôme d’investigation avec Henry Gorrall, un garde de nuit de la cité de Venise. Ils rencontrent le Dr Pretorious toujours accompagné du cadavre d’une fille qu’il déclare pouvoir faire revivre à volonté, que le duo a retrouvé noyée un peu plus tôt. Cette nouvelle se déroule avant le roman, bien qu’écrite après, et développe cette ambiance exubérante et glauque, distille la tension géopolitique et permet d’introduire le personnage du Dr Pretorious à retrouver dans le roman qui fait suite. C’est aussi un bon aperçu de la construction du récit avec son moment de fureur qui emballe le rythme et sa paranoïa galopante, un court intermède scientifique et la superposition de la magie et de la technologie sous l’égide du Grand Ingénieur, ou bien un hommage à Mary Shelley comme le roman en est un à Edgar Allan Poe avec le singe.

Voyage vers la planète rouge – Terry Bisson

Markson est un producteur de cinéma qui constitue une équipe de tournage pour la première expédition habitée vers Mars à bord de la Mary Poppins, un vaisseau en attente depuis la Grande Dépression et le démantèlement des appareils étatiques ; Bass l’ancien astronaute américain, Kirov une pilote russe, le docteur Jeffries, Glamour un nain farfelu pour filmer, Cary Fonda-Fox et Beverly Glenn les deux têtes d’affiche génétiquement façonnées, Bienvenue une adolescente passager clandestin et Achab le chat.
Le récit débute un peu comme la préparation d’un space opera en développant bien les personnages parallèlement au contexte de la Terre polluée et dominée par des groupes privés. L’organisation de l’expédition imprime un rythme soutenu, pressée par des querelles juridiques et un humour guilleret s’installe qui ne cessera jamais. La seconde partie se réalise en odyssée spatiale d’un futur assez proche, dans le huis-clos d’un long voyage risqué pour un équipage qui ne communique avec la Terre qu’avec un long décalage dû à la distance, qui navigue suivant les vieilles techniques de l’aviation et les débuts de l’astronautique, conférant un aspect documentaire par l’exigence des descriptions scientifiques qui ralentissent forcément un récit de peu d’action mais garantissent un réalisme hors du commun. Les observations de Mars sont détaillées et la troisième partie se déroule à sa surface pour le tournage du film, expérience inédite dans toute l’histoire de l’humanité. Ce roman à haute teneur scientifique rejoint la grande tradition du divertissement cosmique avec une belle galerie de caractères et des bonnes idées à l’image du Démogorgon, caméra se nourrissant des prises de vue et capable de composer à l’envi de la réalité, principe de l’IA générative, l’occasion d’épingler les milieux de la science et du cinéma.

Zombies – Mort et vivant – Zariel

Un jeune garçon observe par sa fenêtre la rue et ses passants.
Cette histoire est essentiellement visuelle, soutenue par les pensées succinctes du reclus à propos d’un virus qui se propage parmi la foule anonyme d’une étrangeté à la fois banale et inquiétante, les scènes du quotidien commencent à se tacher de rouge et d’ocre pour rompre avec le noir et blanc ombreux. Ensuite, avec le verso du dépliant, débute la vision macabre des zombies avides dans des séquences et des arrière-plans plus agressifs jusqu’au gore. Cette symétrie axiale du récit prouve que rien n’a changé, comme le répète le narrateur, la nature humaine se complait dans la consommation effrénée et irréfléchie, un égocentrisme aveugle et une vacuité existentielle. Le glissement et la propagation forment une gradation, un retournement d’une face à l’autre et une mutation visuelle entre les deux longues frises évènementielles qui s’étirent sans disruption. Édité en 2020, la contemporanéité de cet objet de grande qualité et de belle facture avec la période de pandémie de Covid peut expliquer le sentiment de solipsisme et l’expression du désarroi psychologique à travers la vision individuelle et toute relative d’un monde devenu périlleux et menaçant.

Poids mort – Xavier Mauméjean

Paul Châtel mène une vie morne avec une femme qui l’étouffe au quotidien, un enfant et un boulot sans perspective. Rencontré par hasard, Hervé Lignac un ancien camarade du lycée lui conseille de se rendre au siège de Taxinom, entreprise qui met en place des études sur des groupes significatifs d’individus. Pour devenir une autre personne, il est convaincu de participer au programme Pondération et rencontre Brigitte son binôme dans la prise de poids.
L’ambiance est doucement inquiétante autour de cette organisation qui manipule tout le monde, comme une secte gérée à distance aux motivations absconses découlant de théories psychologiques sur un déterminisme transcendantal. Le mystère est lentement cultivé, déployé en l’absence d’action pour former une sorte de métaphore de l’américanisation des esprits dans une anticipation dystopique sans réelle indication d’époque qui concrétise l’humour glaçant du récit par une fin d’une implacable ironie, pour briser une platitude assumée et nécessaire à la mise en place d’une atmosphère de menace sourde et de confusion, pour la faire finalement entrer dans ce qui s’apparente à un genre aux caractéristiques proches du fantastique caustique.