
Dans Conte de Gorgik, à la prise de pouvoir de l’Impératrice enfant Ynelgo, les exactions pullulent dans les rues de Kolhari le plus grand port de Neverÿon. Témoin de l’assassinat de son père, Gorgik est réduit à l’esclavage, envoyé aux mines d’obsidienne des Monts Faltha. La vizerine Myrgot faisant escale sur son chemin de retour vers la Haute Cour des Aigles à Kolhari, elle fait de Gorgik son amant et, séduite par son caractère avenant, décide de le soustraire à sa condition dégradante. Cette fable de fantasy met en perspective l’itinéraire d’un héros naïf qui use de sa faculté d’adaptation pour intégrer la société aristocratique responsable de sa tragédie familiale et personnelle, avec la description foisonnante du fonctionnement de ce microcosme politique peuplé de personnages exubérants, alliant une approche ethnologique resserrée mais représentative à une vision sociopolitique révélée par l’apport exogène de Gorgik. Sur le plan éthique, le relativisme prévaut dans la trajectoire et l’évolution du jeune garçon désœuvré devenu esclave exemplaire puis serviteur habile parmi les puissants, jusqu’à se faire remarquer par l’Impératrice enfant Ynelgo, rejoindre l’armée pour s’imposer comme officier respecté et enfin retrouver sa liberté en tant que mercenaire et contrebandier. Cette réussite prouve qu’une civilisation décadente peut enfanter l’excellence dans un contournement de l’adversité illustrant la dialectique du retournement des valeurs. Le parallèle fait avec Conan dans la préface est pertinent dans le sens d’une liberté d’esprit rafraichissante dans un contexte sclérosé et un puissant instinct de survie pragmatique.
Dans Conte de la vieille Venn, la jeune Norema fait partie du groupe d’enfants des îles Ulvayn, à l’est de Kolhari, suivant l’enseignement de Venn. A partir de l’apprentissage de l’écriture, le récit bifurque dans une ethnologie exotique aux implications philosophiques, abordant l’impact radical de l’apparition du système monétaire sur la tribu rulvyn vivant dans les collines par le bouleversement du pouvoir social et le retournement de la relation entre hommes et femmes. La dialectique du renversement des valeurs apparait ici avec le support du dispositif œil – miroir – reflet. Le relativisme surgit, à la fois potentielle source d’erreur dans l’extrapolation de nature et disposition d’esprit adaptée face à l’inconnu pour appréhender la réalité, pour chasser l’ignorance face à la différence, variations du langage ou les rites cathartiques de travestissement pour transcender le tabou magique du sexe chez les Rulvyn, l’arrivée d’un bateau rouge à l’équipage féminin considéré comme une menace et plus tard le navire accostant une île voisine pour sauver sa population de la peste en les évacuant en direction de Kolhari, occasion pour Norema de se confronter à un monde qui lui est étranger.
Dans Conte de Petit Sarg, le prince barbare Sarg est capturé pour être vendu comme esclave à Gorgik en marge du marché d’Ellamon la fabuleuse, fief des cavalières et dresseuses de dragons. Le Petit Sarg se familiarise avec le monde civilisé sous la houlette de Gorgik qui lui fait apercevoir la symétrie dialectique de l’esclavage et des façades du pouvoir, l’argent et l’apparence.
Dans Conte des potiers et des dragons, à bord d’un bateau en direction de la péninsule de Garth plus au sud, Norema devenue secrétaire de Mme Keyne une riche commerçante et chargée de discuter d’un accord commercial avec Lord Aldamir, fait la connaissance de son concurrent Bayle un pauvre assistant potier et rencontre Corbeau, mystérieuse fille de la Crevasse du Ponant envoyée par Krodar le véritable régent de la Haute Cour des Aigles. Le trio à son arrivée est accueilli par la vizerine Myrgot, excusant Lord Aldamir appelé en urgence dans le sud et les accompagnant au monastère de Vygernangx plutôt qu’au château du Dragon vidé de son personnel. La confrontation des sexes suivant les cultures est illustrée par le mythe cosmogonique féministe conté par Corbeau, montrant l’erreur d’oublier la diversité dans un aveuglement prétentieux, par une métaphore de la recherche d’une richesse financière qui devient abstraite et sépare les êtres pour installer une hiérarchie et une culpabilité.
Dans Conte des dragons et des rêveurs, Gorgik a été capturé et emprisonné dans le château du suzerain Strethi, ancien amant de la vizerine Myrgot ayant succédé à Gorgik dans cette position, alors que Petit Sarg a réussi à s’échapper, écumant les châteaux pour libérer son ami et tous les esclaves au passage. Finalement les trajectoires personnelles se rejoignent dans la diversité des cultures et la pesanteur de la civilisation, les esclaves éprouvent des difficultés à se concevoir libres par une construction intime ancrée et une société qui n’a pas eu le temps d’évoluer favorablement, la vizerine Myrgot est devenue captive volontaire et le couple révolutionnaire formé par Gorgik et Petit Sarg réinvente la masculinité dans le comique réjouissant d’une incarnation du jeu de miroirs réfléchissant les opposés tout en les liant, formant celui qui à la fois se fait appeler maître et arbore un collier d’esclave.
Dans un mélange d’antique, de classique et de moderne, ce récit extrapole à travers les brumes du temps, comme expliqué dans l’appendice, dans une mise en abyme sur l’écriture et le signifié, déployant des réflexions philosophiques sur l’esclavage et ce que Friedrich Nietzsche nomme le renversement de toutes les valeurs, psychologique sur la prédominance de l’inconscient, anthropologique et ethnologique sur l’inertie de l’atavisme, politique sur la ploutocratie, sociologique sur le statut des sexes et l’émergence de la monnaie, pour former un texte exigeant d’une ambition monumentale.