Dérapages – Pierre Pelot

Au Québec, Zèke Paillette parti pêcher dans le lac Porte-Vent près de son village de L’Outardière par une belle journée de juillet se réveille au pied d’un arbre dans un paysage dévasté par des travaux de terrassement, balayé par un vent glacé et plongé dans la brume à la place du havre de paix bucolique habituel.
Sur le plan matériel, Zèke se rend vite compte qu’il a fait un bond dans l’avenir, dans la concrétisation de sa plus grande crainte, la construction annoncée d’une usine à papier défigurant la nature qu’il aime tant depuis son enfance, et puis sa récente blessure aux doigts a disparu. Sur le plan mental, Zèke est vite submergé par des visions prolongeant l’inquiétante étrangeté, des séquences comme filmées, d’un point de vue subjectif, d’un homme et d’une femme massacrés au hachoir dans une maison qu’il ne connait pas, scène centrale du récit présentant le seul vrai moment d’action et validant la dimension schizophrène dans un déroulé implacablement gore. La thématique a priori science-fictive est en fait développée par le biais d’un fantastique psychologique oppressant, de brouillard et de migraine, autour de l’unique véritable personnage, de ses souvenirs, de ses crises visionnaires et de ses réflexions théoriques sur son saut temporel. Exemple type de l’histoire solipsiste, la paranoïa est nourrie par l’impossibilité de communiquer avec les autres qui manient une langue incompréhensible et semblent reconnaitre en lui un autre constituant une menace car les illuminations subies par Zèke ne proviennent pas d’une source extérieure mais découlent de son autre lui-même dont il occupe le corps sans connaitre sa vie dans l’intervalle. Le roman présente une forme de minimalisme autour d’un concept métaphysique fort et des implications ontologiques de ce qui était écrit, de la prédétermination validée a posteriori dans une irréversibilité imposée, suprême illustration d’un pessimisme en tant que malédiction qui s’exprime dans l’impuissance cruelle du sujet piégé au sein d’un impitoyable possible dystopique réalisable déjà joué.

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