Une si profonde nuit – Pierre Pelot

L’espèce humaine a survécu sur la Terre dévastée après une guerre apocalyptique, mais les humains ont perdu le sens de la vue et l’évolution biologique n’a même plus jugé utile de les pourvoir d’yeux. Divisés en familles éparses, ils se nourrissent de ce que renferment leurs pièges disséminés sur des territoires délimités à tâtons. Dans l’un de ces clans naissent Syll et Jahel, des jumeaux qui voient, présentés à Gulom le Menteur, détenteur de la Tradition, visitant le passé et l’avenir dans des transes provoquées par la Poudre, en attente de l’arrivée prophétisée des Sauveurs. Zahar Ihstan est le dernier homme conscient sur un équipage de trois cents individus à bord du vaisseau Espoir lancé au moment du cataclysme afin de trouver un monde accueillant. Après 14000 ans de voyage infructueux supportés par Zahar grâce à l’aide de Jery cyborg individuel personnalisé de soutien et des plongées dans les rêves provoqués par la prise de HyM pour éviter la stase cryogénique enfermant sa bien-aimée Maurie Ernbach, le retour sur Terre se profile.
La double narration destinée à se rejoindre développe le thème de la résurrection dans un parallèle poreux entre fantasy et science fiction qui s’unifient par l’ampleur christique et mythique de la réapparition, par la dimension psychologique et divine de la révélation mystique. La parabole de la traversée du désert se construit entre hallucinations et illuminations entremêlant couleur et douleur, autour d’une notion diluée de vérité basée sur une ontologie du doute qui relativise la connaissance et discrédite le témoignage, déroule le chemin de la schizophrénie, conforte la nature claustrophobe et méfiante de l’humanité. L’auteur déploie dans ce roman un pessimisme vertigineux jalonné par le bellicisme suicidaire des hommes, l’isolation concrète de la planète Terre, l’illusion de la religion et de la drogue, l’inanité du progrès menant au recul ou à la stagnation. Mais la noirceur n’empêche pas la beauté, des éclaircies momentanées d’une puissante poésie, des amours intentionnelles à la folie, une densité symbolique galopante et une intensité inconsciente qui font exister les sursauts d’une naïveté vaporeuse se condensant face à la pesanteur et au désenchantement, trouvant une grandeur dans sa chute. La vie est un songe qui se fane, Dieu est bel et bien mort, la réalité de l’Univers provient de l’espace clos en l’individu.

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