
Cran Barker est un médecin qui se rend à un rendez-vous sans se souvenir de son but, intrigué par la présence familière d’une femme, témoin du déferlement d’une cohorte d’enfants dépenaillés et armés, guidé par deux jumeaux albinos.
Ce motif se répète dans une trame onirique de vacarme et de violence, de pluie et de poussière ocre. La médecine de Cran Barker s’entend aussi dans un sens chamanique épousant l’Histoire cruelle du peuple aborigène face aux colons blancs, les ressources accaparées et la pollution, l’esclavage et les massacres autour des fermes et des mines. Le texte embrasse la dimension mythologique des Ancêtres et présente la cosmogonie qui a façonné la Terre pour y déployer les Rêves parmi lesquels les hommes ont été déposés, avec pour responsabilité la mission de suivre la Loi et de conserver la mémoire, parmi le Temps qui déploie les chemins possibles non réalisés dans une coexistence de trajectoires perméables du passé, du présent et du futur. L’enjeu de cette culpabilité humaine se concrétise par la confrontation entre deux figures mythiques, les deux archétypes forgés par les rites ancestraux que sont Teenalee Nangalarri le bras armé du Serpent arc-en-ciel Wagyl/Waagal/Yurlungur qui veut punir les hommes et Cran Jakomara le messager qui doit convoyer le Livre pour leur salut jusqu’à Hugo Van Helsing le gardien désigné. Le récit se nourrit du contraste intense entre une spiritualité indigène d’une poésie métaphysique et l’âpreté concrète d’évènements traversés de fulgurances gore mêlant un universalisme symbolique à des personnages profonds et complexes sous le signe d’une structure narrative contingente très réussie.