
Jonathan Harker en tant que clerc de notaire rend visite au comte Dracula dans son château des Carpates pour finaliser l’achat d’une propriété à l’est de Londres.
Ce roman épistolaire repose sur une ambiance surnaturelle de légendes et de folklore confrontée à la modernité naissante du XIXe siècle, son évolution scientifique et technique. Ce récit est avant tout une histoire d’amours et d’amitié comme un dernier rempart face à l’adversaire Dracula qui s’insinue au centre d’un noyau social constitué de Jonathan Harker et de sa fiancée Mina Murray amie de Lucy Westenra qui choisit comme fiancé Arthur Holmwood tout en conservant l’admiration de ses prétendants éconduits Quincey P. Morris et le docteur Jack Seward qui sollicite l’aide de son mentor le professeur Abraham Van Helsing. Le texte constitué de courriers et de comptes-rendus prolonge la forme de témoignage que revêt Carmilla de Joseph Sheridan Le Fanu mais dans le fond s’en éloigne, partant de la même affectation languide qui dans la longueur abandonne le mystère insoluble d’une illusion provoquée par la perturbation du système nerveux. Après la fondation d’une réalité pittoresque dans un passage mouvementé entre superstition et rationalisme, entre la plongée inaugurale dans une Roumanie exotique et la lutte autour de Londres comme mégapole cosmopolite, certains aspects rébarbatifs de l’histoire sont parfaitement justifiables par l’époque, les personnages de la bourgeoisie et de la noblesse, le sexisme civilisationnel, le terreau historique d’antisémitisme, la gradation dans la bigoterie et le pathos religieux, l’omniprésence de la passion romantique et la profusion de séquences d’un sentimentalisme idéalisé, le rappel constant du progrès par la physiognomonie, les débuts de l’étude clinique de la folie et l’innovation technique du phonographe. L’activité du vampire devient bien concrète et ouvre le huis-clos à des enjeux qui concernent l’espèce humaine dans son ensemble par une contamination planifiée. L’aspect scientifique permet de documenter le parasitisme vampirique, physique et psychique, à l’image du jeu de cache-cache autour de Lucy puis Mina et de l’influence sur Renfield, alliant fantastique et modernité dans un mélange de ferveur religieuse grandissante et de méthode rationnelle. Parmi les témoignages et une enquête tributaire de la sincérité et de la confiance des protagonistes entre eux freinées par la réticence d’une éducation rigide, quelques séquences mémorables émergent du peu d’action, comme l’accostage brutal du Déméter ou l’euthanasie grand-guignolesque de Lucy, pour constituer une œuvre transcendant le gothique, la poésie éthérée et le Sturm und Drang solipsiste.
Dans L’invité de Dracula, Jonathan Harker installé à l’hôtel des Quatre-Saisons de Munich décide de visiter les alentours la nuit de Walpurgis alors qu’un orage se prépare et se sépare de son cocher pour rejoindre un mystérieux village malgré ses protestations. L’intention de faire de cette courte nouvelle le chapitre zéro du roman reste discutable tant elle brise la lente gradation roumaine dans l’inquiétante étrangeté en confrontant si rapidement Jonathan Harker au péril concret d’une non-morte et d’un loup redoutable, même si cette parenthèse allemande insiste bien sur la préciosité de la vie du solicitor pour Dracula.
Le dossier en fin de livre développe une double approche, d’abord dans la présentation du thème du vampire en littérature puis dans l’approche historique du mythe dans sa constitution politique et religieuse.