
Le 23 octobre 1944 dans le massif vosgien, un groupe de miliciens de Darnand pendant son errance entre l’avancée des Forces Françaises libres et la fuite précipitée de la Wehrmacht débusquent un équipage de la 2ème D.B. et son char Sherman en bivouac, les massacrent par surprise, ne leur laissant aucune chance. Quarante-quatre ans plus tard, un des membres de la cohorte meurt dans un accident de la route.
Ce roman s’articule autour de cette exaction infernale, de cette nuit d’ignominie repoussée dans le secret du passé, d’un oubli fragile par les protagonistes qui ont su avancer dans la vie, dans le flou de l’après-guerre, cachant leur collaboration ou se persuadant d’une appartenance à la Résistance parmi d’autres. Les six personnages sont des criminels de la pire espèce devant l’Histoire et ils plaident en leur for intérieur l’erreur de jeunesse, Joseph Neumayer est devenu un riche industriel, Arthur Crimp un avocat proche du milieu politique d’extrême-droite, Léon Christolphe un marchand de vins et spiritueux, Marcel Brischbach un éleveur d’oies, Arthur Koester un garagiste et Bernard Mittois un simple clochard. Leur conscience ne les a jamais rongés mais l’entité fantomatique du char d’assaut et de son équipage fondus réclame vengeance, leur insufflant la peur qui devient terreur dans une brume aveuglante, une pluie glacée, un souffle pestilentiel et un cliquetis métallique de chenilles. La base de la narration synesthésique découle d’une grande tradition de la littérature fantastique, proche d’Edgar Allan Poe, jouant avec l’alternance entre présence et absence, instillant le doute perpétuel sur la matérialité de la menace et nourrissant la subjectivité de l’expérience de prédation létale qui laisse ouverte la possibilité accidentelle ou hasardeuse. Cet équilibre entre l’influence impalpable et l’intervention concrète du tank atteint son apogée dans des mises à mort grandiloquentes dignes de la collection Gore de Fleuve Noir, dans une implacable cristallisation amorale d’une causalité d’outre-tombe. Et finalement Jean-Pierre Andrevon introduit Patrick Neumayer, fils de Joseph, personnage témoin de la responsabilité intime et preuve de l’absence de transmission génétique de la malédiction, comme une projection cathartique pour exorciser une période malsaine d’un pan de la société française du nord-est.