
Dans Les yeux d’ambre, T’uupieh est engagée par le seigneur Chwiul pour assassiner son propre frère Klovhiri, favori du suzerain, afin de récupérer les terres qu’il a confisquées à T’uupieh et à sa soeur Ahtseet qu’il a épousée. À la tête d’une bande de hors-la-loi dans les franges de son ancien domaine, T’uupieh assoit son autorité en communiquant avec le démon qu’elle a trouvé, son familier immortel qu’elle vénère dont un de ses yeux d’ambre ne la quitte jamais. Shannon Wyler est un musicien qui a révolutionné le processus de traduction en utilisant un synthétiseur au lieu des outils informatiques traditionnels, son rôle à la N.A.S.A étant de parler avec T’uupieh et surveiller depuis la Terre les images transmises par la sonde envoyée à la surface de Titan. Le mode de vie violent de T’uupieh et ses congénères constitue un spectacle télévisé très prisé sur Terre mais Shannon s’insurge et tente de convaincre T’uupieh de renoncer au meurtre d’innocents. Cette nouvelle montre la froide poésie et l’exotisme radical d’un biotope basé sur l’azote et l’ammoniac, illustre le gouffre qui sépare les formes de vie sentientes de Titan et de la Terre aux conceptions morales naturellement hétérogènes. Le texte n’affirme pas du tout la supériorité des humains qui se complaisent pour la plupart dans un voyeurisme à sens unique et qui s’appuient sur une justification scientifique de leurs travers, opposant la philosophie de la liberté dominante sur Terre et la conception d’une prédétermination de la destinée sur Titan, tout en gardant un relativisme à propos de l’archaïsme et du progrès des civilisations.
Dans Depuis des hauteurs impensables, Emmylou Stewart s’est engagée dans une mission solitaire d’exploration sans retour possible à bord d’une sonde lancée par la N.AS.A. Le contenu de la nouvelle est profondément psychologique, le délai de communication avec la Terre augmente au gré de l’éloignement constant et les échanges directs avec son seul compagnon, un oiseau chatoyant mais futile, ne parviennent plus à soulager son stress. Vingt ans après son départ, Emmylou apprend que la raison à l’origine de son volontariat pour cette mission s’écroule avec l’annonce que son absence de d’immunité naturelle serait curable sur Terre, qu’elle pourrait avoir une vie normale, que toute son enfance sans contact physique avec le monde pourrait n’être qu’un mauvais souvenir mais il est trop tard et sa condition de pionnière pour l’espèce humaine se transforme en prolongation infinie de son enfermement, balayant l’acceptation active de sa démarche de renoncement et de dévouement. Cette trajectoire dans un huis clos plein de sensibilité le long de la flèche du temps et de son irréversibilité devient une fuite insensée, une sombre chute dans l’inconnu.
Dans Mediaman, Chaim Dartagnan est un ancien pilote prospecteur devenu mediaman, engagé par l’entreprise du Démarch Siamang pour filmer le sauvetage en réponse à l’appel de détresse de Kwaime Sekka-Olefin bloqué sur Planète Deux dans les Cieux avec un vestige technologique datant de l’avant-Guerre civile, la pilote Mythili Fukinuki se chargeant de les convoyer. Dans le contexte d’une civilisation sur le déclin sociopolitique et moral, affaiblie par un conflit destructeur, la nouvelle repose sur les personnages, l’industriel ivre de pouvoir au-dessus des lois, la femme assoiffée de liberté et d’indépendance, et surtout le anti-héros banal et naïf qui renferme un mélange de lâcheté et de mauvaise conscience en accord phonétique avec son prénom. Le monde dépeint est en sursis, le texte ouvrant sur un horizon incertain pour le système de démocratie libérale de la Démarchie, le port spatial de La Mecque et l’avenir à construire pour Chaim et Mythili.
Dans L’aide du colporteur, Wim Buckry est un jeune montagnard de Boisobscur dans les Hautes-Terres, engagé avec sa bande de petits malfrats dont il est le chef par Pachor Katchetooriantz, un camelot désirant être guidé jusqu’à Sainquim dans les Terres-Plates. En chemin la confrontation avec un clan rival laisse Wim seul avec Pachor qui se révèle être un magicien en sus d’un commerçant. Par la découverte du système sociopolitique du Gouvernement mondial de Sainquim mené par Charl Aydricks, le récit magique de fantasy s’ouvre à la science fiction pour déployer la thématique de l’utopie illusoire remplaçant le cycle de grandeur technologique et de décadence morale par une stabilité stérile et liberticide avec en fond un message en faveur du désir d’entreprendre, comme dans la nouvelle précédente.
Dans Soldat de plomb, Branduin est une nouvelle spationaute qui, lors de l’escale habituelle de son vaisseau tous les quarts de siècle, rencontre Maris le patron cyborg du bar Soldat de plomb. Malgré sa vie sociale et les expériences spatiales vécues par procuration, les voyages cosmiques étant interdits aux hommes pour une raison de perturbations hormonales, Maris est profondément seul jusqu’à la décision prise par Brandy de le choisir pour coucher avec lui alors qu’il n’est même pas considéré comme un homme à cause de ses prothèses. Cette histoire d’amour se déroule en dehors du temps et de l’espace, sublimée par la poésie de Brandy, indépendante des fluctuations de la civilisation, de la jalousie et de l’animosité de ceux qui vieillissent.
Ce recueil est subtil, sensible et poétique, basé sur la différence, le décalage, l’isolement, la nostalgie douce-amère et la liberté flamboyante dans un raffinement relativiste aux visées transcendantes à la pointe de l’espèce.