
Slim Fat Peabody est un trompettiste de grand talent, contraint d’effectuer des petits boulots et de s’aplatir pour rentrer dans les quotas de musiciens noirs autorisés à jouer. Sa femme et sa cadette répondent à l’injonction de quitter les États-Unis en proie à la famine pour l’Afrique étincelante, alors que son fils de douze ans Sonny reste avec lui et s’engage de plus en plus dans la rébellion ethnique sur les traces de sa grande sœur Althéa, rejetée du foyer familial.
Après les péripéties d’un blanc africain d’adoption dans Swap-Swap et la prise en otage d’un blanc dans une lutte pour le pouvoir politique au Cameroun dans Ombres blanches, cette histoire se focalise sur un afro-américain et sa survie dans un contexte social réaliste directement hérité de l’esclavage et du racisme ordinaire aux États-Unis, l’Histoire cyclique se répète, même si la tendance est plutôt à l’émigration forcée des noirs, et le soulèvement civique marche sur le chemin de 1963, le jazz et le christianisme ont remplacé l’animisme et le vaudou, le K. K. K. réapparait. La science fiction, l’anticipation et le cyberpunk s’effacent devant une littérature plus classique, dans une descriptions de conditions existentielles similaires au passé du pays, nonobstant la pénurie prégnante due au désastre écologique. De plus, l’utopie africaine échappe au récit du huis-clos américain, seulement incarnée par l’arrivée de bateaux d’aide alimentaire, tout comme les activités séditieuses via l’informatique d’Althéa sont passées sous silence derrière la mise en avant du combat vaguement structuré du peuple harcelé et du gang à l’amateurisme enfantin des Tigres dont fait partie Sonny. La trilogie est close par la trajectoire d’un homme qui traverse la souffrance, celle de générations coincées dans le même schéma désespéré à la longue et celle d’une nation déchirée qui ne s’unit pas dans la musique ou la religion mais partage seulement la violence. Le sérieux et le tragique ont balayé l’imaginaire fictionnel d’une anticipation transitoire pour ne laisser reposer que la pesanteur et la noirceur d’un récit intemporel, quintessence d’une humanité explosant de façon subjective au-dehors de toute technologie, en plein dans l’entropie et dans la déchirure entre corps et esprit. Reste cette ouverture africaine abstraite et étrangère à ce huis-clos narratif, présence distante qui clignote au-delà des flots dans un mystère en clair-obscur, par-delà un attachement à la terre qui lacère les chairs et écrase l’âme.