Tout à la main – Jean-Pierre Andrevon

« Un écrivain de science-fiction connu, qui habite seul avec son chat dans une maison campagnarde isolée sur une colline, a survécu à une catastrophe imprécise ayant transformé la vallée à ses pieds en un infranchissable fleuve de boue brûlante. L’écrivain imagine qu’il est l’unique survivant du cataclysme, et peut-être l’est-il. Cependant, il tente de mener une vie normale. Sa principale préoccupation, néanmoins, est de passer en revue toutes les femmes qu’il a connues dans sa vie. Il en conçoit des fantasmes qui se traduisent par force masturbations. Le corps du récit sera constitué de divers portraits de femmes et des menus incidents quotidiens, montés en parallèle. Un autre fantasme de l’écrivain est de pouvoir enfin écrire un grand roman qui-ne-serait-pas-de-la-SF. Va-t-il y parvenir ? » synopsis de Jean-Pierre Andrevon.

CARRERE/KIAN (1988)
Ce roman qui est surtout une collection de textes courts contient la nouvelle du même nom, parue dans Manuscrit d’un roman de SF trouvé dans une poubelle, des détails ont changé et des noms de femmes sont modifiés, les passages sont réorganisés, ce qui adoucit l’entrée en matière de la nouvelle, frontale et très directe, mais c’est reculer pour mieux sauter. Le sous-titre du roman est : Mémoires d’un dernier homme, incipit et introduction qui installent la mise en abyme d’un écrivain de science fiction en pleine dystopie, une situation qui génère un solipsisme fait de souvenirs et de doutes. Mais très vite le récit s’ancre dans un catalogue de pratiques sexuelles et d’érotisme animal nourri de fantasmes illuminés à base de poitrines généreuses, de cunnilingus et de poils, ponctués par des masturbations à une fréquence soutenue et d’éjaculations précoces régulières. Cette sexualité atypique se nourrit d’une imagination exacerbée qui joue avec l’objet littéraire et le principe de véracité, annonçant le roman Toutes ces belles passantes. A mi-chemin entre l’auto-fiction et les Mémoires, le naufragé libéré est un obsédé sexuel qui s’est façonné entre les années 50 et 80, une façon de parler de cette époque et de se raconter quand même avec ce ton de révolté et de renoncement, rejoignant la crudité de la bande-dessinée française de cette période. Derrière la provocation se trouve la peur de vieillir, dans cette démarche un peu déconcertante de défiance résignée envers l’entropie. Les textes sont truffés de tiroirs avec des paysages mentaux de collectionneur à la recherche de la pépite dans chaque instant, de l’affirmation cathartique d’une liberté par cet empilement de réalités, réservant un espace de recul pour l’auteur.

EONS (2008)
Cette réédition et révision vingt ans plus tard permet d’abord d’obtenir des explications de l’auteur dans une introduction brillante qui revient sur la genèse de ce projet littéraire en trois temps, de la nouvelle aux romans, et cultive la mise en abyme entre réalité et fiction, entre délire égocentré et projection dystopique avec exubérance et sérieux, transcendant l’histoire du naufragé sur une ile déserte et du journal intime. Jean-Pierre Andrevon a ajouté dans le texte du roman diverses saillies, coupes et déplacements à l’échelle d’un mot ou de paragraphes qui ne modifient aucunement l’essence de l’histoire. Le contenu gigogne se développe sur trois niveaux : le Jean-Pierre Andrevon initial comme racine créatrice donne vie dans ses pages à un Jean-Pierre Andrevon, écrivain et alter ego, qui a la coquetterie d’inventer une partie de son passé dans une distorsion littéraire inviolable, une prouesse narrative virevoltante et onirique, un tout qui exprime quelque chose de personnel. L’image d’un défilé de femmes à disposition en imagination renvoie à la nouvelle Un garçon solitaire dans le recueil Fins d’après-midi de 1997, à la libido galopante et aux fantasmes qui se déploient librement. C’est aussi finalement un livre sur la vieillesse, la mort et la presque dissolution de la nature. Dans sa postface Pirate !, Joëlle Wintrebert insiste sur la liberté et la poésie, l’humour et la sincérité qui caractérisent Jean-Pierre Andrevon.

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