Câblé + – Walter Jon Williams

Cowboy est un convoyeur de contrebande qui rencontre Sarah, garde du corps redoutable, lors d’une livraison menant à une embuscade. En tant qu’hommage déclaré à Route 666 (Les culbuteurs de l’enfer) de Roger Zelazny, Câblé s’approprie le voyage caparaçonné en lui appliquant l’évolution logique d’une ouverture cyberpunk par la symbiose avec le véhicule, opte pour un contexte capitaliste imposé par les Orbitaux après la guerre des Rocs et l’humiliation des terriens plutôt qu’un suicide collectif et écologique. L’intensité de l’action est conservée, le récit est autrement plus touffus avec l’aspect espionnage, la tension d’une guerre ciblée entre des blocs industriels voraces et entre les intermédiaires, des personnages récurrents qui gravitent dangereusement autour de Cowboy et de Sarah. Cette double narration installe une atmosphère de décalage complémentaire entre la nostalgie sensible du vieux pilote et la furie meurtrière post-traumatique d’une femme qui traine la charge de Daud son jeune frère ingrat la vampirisant par le déni d’une réalité impitoyable. Le personnage de Sarah assume la plus grande part de la gravité de l’histoire par son caractère perfectionniste et pragmatique à l’éthique relative, symbole avec son cybercobra qui jaillit de sa bouche de la fureur incandescente et de la violence mécanique inouïe de cette société dystopique. La dimension cybernétique s’épanouit lors des scènes d’action à la limite de l’épilepsie, des batailles d’artillerie à bord d’un aéroglisseur et ensuite d’une aile delta dans un cadre militaire et tactique poussé, le personnage de Reno étant l’aboutissement de l’union entre l’homme et la machine, projeté dans le réseau de communication. Cowboy dans son idéalisme rappelle le personnage du jeune Jerry Potter qui rêve de voler dans Route 666 et aimerait atteindre le statut de légende comme l’a fait Hell Tanner chez Zelazny. Câblé raconte la quête de Cowboy et de Sarah à la recherche d’une liberté illusoire dans un univers conditionné qui n’a pas vraiment de sens.
Dans Perspective érogène, le Dr Talbot prépare une grande intervention de chirurgie esthétique sur une simulation physique de l’immense star Babette, données confidentielles convoitées par un intermédiaire de Tempel Pharmaceuticals. Cette nouvelle antérieure ou concomitante au déroulement de Câblé présente la puissance des Orbitaux sur le fond cyberpunk du transfert de l’esprit dans un clone via un cristal liquide, et renvoie directement au second chapitre du roman, à la reconfiguration de Sarah sous la direction de Cunningham et Firebud.
Dans Solip : système, Reno reprend conscience dans le corps de Roon. Cette nouvelle est la suite de Câblé qui se focalise sur Reno ou plutôt sa copie incomplète luttant contre les résidus de la personnalité de Roon, situe le récit du côté des Orbitaux, impitoyable jungle noyautée à l’aide de l’Esprit Noir qui mène à l’anéantissement du joug sur la Terre. La tension psychologique se nourrit de pensées schizophrènes, d’influences inhumaines, de responsabilité suicidaire et de sentiment de culpabilité, dans un bûcher de l’immoralité entrevue tout au long du roman.
La transition entre Solip : système et Le souffle du cyclone est radicale, la nouvelle écrite après le roman s’accole parfaitement à la fin de Câblé par sa noirceur sans fond et s’intercale dans le long intervalle qui mène à Le souffle du cyclone, prolongement lointain et cohérent de l’univers des blocs mais avec une narration différente et une atmosphère globale d’un autre coloris. La linéarité est abandonnée, l’histoire tressaute dans une myoclonie phrénoglottique de nature ontologique et adopte la forme d’un polar cyberpunk d’infiltration et d’espionnage avec plus de personnages et moins d’action de grand spectacle mais conservant les réflexions à l’échelle de l’espèce. Le roman est une projection réajustée tardivement par son auteur à la demande de son éditeur pour rejoindre ce qui est devenu un cycle, une suite logique qui ne peut cacher son indépendance malgré la modification du texte.
Ce recueil est d’une très grande densité, chronique survitaminée d’un monde à la dérive dans un dézoom judicieux passant de la surface de la Terre aux confins du système solaire, une somme diversifiée qui confronte l’humanité à son avenir technologique et spirituel.

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