Debout les morts, le train fantôme entre en gare – Philippe Curval

Dans L’homme immobile, Julien Boissard s’est enfui de l’unité carcérale de bienfaisance, UCARBE de Parouen, dans laquelle il vivait depuis qu’il est devenu aveugle à cause d’une boite de conserve de contrebande et a perdu sa citoyenneté. Cette nouvelle met en scène la société de contrôle en Marcom, une vivacité d’esprit réside dans l’immersion fictionnelle par le biais d’une réalité virtuelle basée sur une automatisation des conditions de vie et l’isolement des individus.
Dans La dernière photo de Laure Lye, Christopher Radke mène une enquête sur la vie de la défunte star auprès de son robot secrétaire à mémoire autonome puis de ses amants. Dans une relativité généralisée la star échappe aux témoignages et à ses représentations, actrice évanescente qui a atteint l’archétype, absorbée par l’holographie, les caméras et les photographes dans un processus quantique qui mène à l’ubiquité. L’ambiance se teinte d’une décadence rétro, d’un mystère vaporeux et d’une versatilité universelle.
Dans Un secret bien suivi, le gouvernement décide de rédiger une loi sur le secret. Cet exercice de style et de pensée qui penche du côté de la farce administrative est poussé jusqu’à un paroxysme encore d’actualité d’une société façonnée par un pouvoir totalitaire, un système de surveillance généralisée aux modalités occultistes.
Dans Le monde est une insomnie, l’esprit d’un homme sort du Système informatique et se matérialise au centre de la ville de Lantide dans un corps simulé pour inspecter l’état de la réalité et dénicher un véritable humain. Il rencontre alors Nelson Diaz et Bella une femme-chien. Cette anticipation dystopique organise la collision de plusieurs âges de l’humanité, une civilisation harmonieuse qui doit soudain lutter contre une dictature, gagne la guerre et s’injecte dans un réseau interconnecté pour atteindre une immortalité théorique. Mais la déliquescence est irréversible, la substance se délite, les pensées et les mémoires s’estompent, réalité et illusion se rejoignent.
Dans La nécropole enracinée, un homme s’engage dans les galeries labyrinthiques d’une antique nécropole de Thyol, sur les traces de son père disparu. Dans ce récit de véritable science fiction, la décomposition des cadavres des précédents habitants de la planète forme une substance nutritive, technique développée par un peuple acculé par la désertification afin d’accéder à une immortalité théorique et une communauté d’esprit, substance qui apporte une révélation cosmique lors de son ingurgitation, expérience ontologique au-delà de la métaphysique que l’humanité veut dévoyer. Cette nouvelle est d’une richesse incroyable par son implication scientifique et par sa profondeur philosophique.
Dans Trafic de fureurs, le patron de John Landis lui présente une expérience sur des singes dans le rôle de sténodactylos. La situation fait écho à la nouvelle précédente, le prélèvement d’une drogue sécrétée par le cerveau des animaux et l’idée de la surexploitation de cette substance par l’espèce humaine.
Dans Pas de week-end pour les zombis, Isa Berrier se décide sous la pression de Daniel son mari à demander la décongélation de son arrière-grand-père Herbert Georges pour aider aux tâches ménagères, pratique répandue dans la bonne société de Parouen. Isa développe une technique pour rendre leur mémoire et leur personnalité aux zombis, couronnée de succès en ce qui concerne son aïeul. Le dépassement de l’échec de la cryogénisation et la maitrise des prothèses biologiques ouvrent l’accès à une immortalité théorique mais la démarche est vaine, incapable d’allonger le temps effectif de vie consciente, emblématique de l’humour de cette nouvelle avec le vaudeville incestueux au-delà de la mort impliquant un hiberné sorti de l’Anthropositoire.
Dans Debout les morts ! Le train fantôme entre en gare, Ned se réveille amnésique et rencontre un groupe de personnes qui attendent le départ du train fantôme. La situation du train immobile qui voyage et du décor flou qui avance est une illustration de la relativité de mouvement et de point de vue. Cette nouvelle constitue une sorte de manifeste de l’imaginaire de Philippe Curval, des perceptions synesthésiques confuses, une substance en constante mutation, des perturbations élastiques de la conscience, menant à une fantasy scientifique dans une bulle quantique, une formule personnelle et intimiste qui dépasse les limites topologiques et l’univocité de la réalité pour décrire un univers inédit et incertain.
Dans Si vous n’avez rien à me dire, Philippe Curval énumère les conditions pour provoquer une rencontre fortuite et spontanée avec une personne de son lectorat. Ce texte est celui d’un logicien qui façonne l’absurde et explore les possibles non réalisés en semant des trésors de projection sur un chemin sinueux fondamentalement vierge.

[27/06/22] La science fiction de Philippe Curval est avant tout basée sur l’image, par son passé de photographe et ses collages, sur l’identité et faisant se côtoyer des mondes radicalement différents par le biais d’une ontologie réflexive et de questionnements par l’absurde. La réalité pervertie et la conscience trouée sont ses obsessions et l’onirisme en est la fuite, l’expression toute relative. Les mondes sont infiniment multiples et communiquent, illusions gigognes par une causalité nébuleuse.
Il faut être sensible à l’abstraction pour bien saisir les images subtiles qu’il convoque. Les troubles d’identité et de réalité sont centraux, la philosophie développée ici est à la fois simple et profonde, aux racines de l’espace et du temps, du déterminisme et du hasard, de l’être et du réel, dans une forme de création innocente et étonnée. Cherchant à poser les bonnes questions plutôt que trouver une réponse, avec leur fond un peu oppressant mais tellement bizarre, ces textes sont comme du journalisme métaphysique, emblématique de la science fiction française engagée des années 80, à l’instar des écrits de Jean-Pierre Andrevon.

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