
[20/01/25] Dans La vieille Anglaise et le continent, Ann Kelvin est une octogénaire en phase terminale, approchée par Marc Sénac alors qu’ils ne se sont pas vus depuis trente ans pour que son esprit soit transféré dans le cerveau d’un cachalot. La construction du récit est exemplaire, développant les personnages principaux en profondeur et avec subtilité, se concentrant d’abord sur leur relation ambivalente et sur la peur rentrée d’une vieille femme aride. Les séquences sous-marines sont immersives et rendues empathiques par l’étincelle humaine qui subsiste dans le corps du cétacé. A la moitié de la nouvelle, le but de l’opération apparait avec les questionnements sur les limites de l’activisme. Ann expérimente le fait plutôt toléré chez certains animaux d’être un esprit féminin dans un corps masculin et Marc reste contrarié dans ses amours par la différence d’âge. Les considérations sociétales et écologiques de l’histoire demeurent d’actualité et se mêlent à l’action malmenant l’anthropocentrisme et l’égoïsme. Ce texte déploie une vraie science fiction alliant délicatesse et âpreté avec une réflexion sur la biosphère, un désir de nouveau paradigme et la conscience aigüe de la propension humaine à dévoyer les avancées technologiques.
Dans Aria Furiosa, le colonel Seifert force Orlando, le dernier castrat retiré de la scène, à tenir une représentation en l’honneur de Rommel. Le contexte de l’Occupation permet de tisser un récit universel, construit avec élégance et qui repose sur les émotions exacerbées à la hauteur de l’opéra, amours fracassées et haine pure submergeant la réalité dans une ampleur fantastique et magique.
Dans Saint-Valentin, une femme mariée à un tueur en série de fées trouve dans leur réfrigérateur un elfe de maison qui lui propose de formuler un vœu. Elle réclame alors une vie normale et déchante rapidement, doit s’associer à un ogre interné pour défaire le souhait. Cette nouvelle rythmée déploie un esprit léger avec le divertissement comme seul but et la nécessité de la magie dans la vie comme seul message.
Dans Paso doble, une corrida va opposer l’équipe de Don Jaime, patron d’une entreprise ayant renoncé à la transmnèse, à celle de John Minœnder qui continue à miser sur le transfert d’esprit. Cette suite contextuelle de la première nouvelle montre avec encore plus d’intensité que l’esprit implanté garde ses émotions, nouant une histoire de vengeance implacable autour des réflexions sur l’éthique de la science et de la technologie.
Dans Stratégies du réenchantement, l’épidémie de la quatrième mutation du sida qui éradique toute émotion dévaste la société et la vie d’un homme infecté puis enfermé par les forces sectaires catholiques dont fait partie sa fille. Cette nouvelle plonge dans une science fiction existentielle, dans la radicalité des sentiments inaltérables qui puise dans l’ontologie troublée par l’évolution dystopique de la civilisation, magnifiée par ce drame à la portée mythique et mystique.
Dans Privilège insupportable, les humains vivent dans un complexe souterrain où l’air est rationné et Absal creuse en secret une pièce pour abriter un jardin. Le contexte post-apocalyptique induit une société désespérée, à la limite de la disparition, où l’intérêt général écrase l’éphémère vie individuelle.
Dans Gilles au bûcher, une communauté humaine s’est développée sous terre au fil des générations. Dans le prolongement de la nouvelle précédente, un cataclysme nucléaire a forgé une société renfermée qui débouche sur une ampleur mythique par le syndrome de Dieu et l’immortalité, par la controverse éthique des personnages historiques de Gilles de Rais et Jeanne d’Arc.
Dans Fugues et fragrances aux temps du dépotoir, les Réguliers ont envahi la station Cécilya en plein chaos spatiotemporel et des groupes de Clochards échappent encore à la traque des occupants. Cette science fiction orbitale joue avec les fluctuations des ondes et des particules, intègre la topographie quantique à une action échevelée et couronnée d’une certaine magie qui constitue un mythe fou, chronique d’une sorcellerie scientifique aux racines métaphysiques.
Dans Nettoyage de printemps, les Time Corps parcourent la trame temporelle pour contrecarrer les perturbations provoquées par le tourisme chronologique, même si à terme la Terre est détruite, et un de ses agents veut s’attaquer au problème.
Dans la postface L’art du changement d’état de Jean-Claude Dunyach, la courte explication de textes insiste sur la description dans les nouvelles d’un contexte fermé et local qui pousse les protagonistes à transcender une cristallisation dans une affirmation de leur liberté, une revendication de leur identité.
Ce qui frappe dans ce recueil est sa densité, les nouvelles en plusieurs dizaines de pages développent un contexte bien défini autour de personnages pris dans un maelström d’émotions puissantes, intégrant intensité et complexité maitrisées et peu communes, avec une parfaite cohérence d’ensemble.
[05/07/22] L’idée de départ est belle, plutôt poétique, et cette science fiction écologiste d’action aventure cyberpunk s’attarde avant tout sur l’éthique. L’âme d’une vieille dame militante est transférée dans un cachalot, elle est en contact permanent avec la Fondation, elle fait partie d’une mission. D’autres auteurs ont utilisé avec succès le principe de l’animal comme véhicule.
Les autres nouvelles, dans d’autres genres de l’imaginaire, font ressortir une ambiance personnelle, un ton exubérant et sérieux, rebelle et très direct pour faire réfléchir sur notre place dans le monde. Ce sont des histoires aventureuses et cosmopolites, d’une créativité délurée mais grave, approchant les limites de la moralité pour mieux dénoncer les hypocrisies concernant les questions sociopolitiques et même philosophiques dans notre modernité. L’écriture est énergique, motivée par un engagement pour faire réagir, pour montrer un avenir angoissant fait de progrès problématiques en génétique et en connexion de l’esprit avec la machine. Le recueil est très cohérent dans sa démarche, son approche franche et déjantée comme il faut, entre le fantastique poétique et la science fiction de l’exil spatial.