Visions d’antan – Clifford D. Simak

Dans Visions d’antan, Kemp Hart est un écrivain désœuvré en pâmoison devant le dernier ordinateur narrateur qu’il ne peut s’offrir pour s’ouvrir les portes des éditeurs. Dans cette nouvelle est abordée une situation tellement actuelle d’aridité imaginative et de dépendance aux machines pour la production littéraire, décrivant avec beaucoup d’à propos le fonctionnement d’une intelligence artificielle qui compulse et recombine le réel, les inégalités que ce système génère et la marchandisation de la culture, une avancée technologique qui ne tolère aucune réticence. Une mise en abyme de six siècles auto-prophétise l’inspiration de Simak, l’expansion humaine dans tout l’univers et l’existence d’une espèce alien qui par sa symbiose avec l’humain devient la solution à l’absence d’inspiration créatrice de ce dernier, dans une alternative biologique à l’outil synthétique, un espoir exobiologique et spirituel, une ode à la simplicité naturelle et à l’efficience responsable. Le concept est même doublé par une causalité car une espèce extra-terrestre dans le futur a décidé de concrétiser l’idée de Simak d’un organisme pourvoyeur d’imaginaire, simple affirmation que tout ce qui est pensable est possible et non une vanité exacerbée. Mais le message de la fable est plutôt de voyager pour s’enrichir d’expériences et puiser dans une inspiration sans biais.
Dans Génération Terminus, le commencement de la fin est annoncé par le Murmure et une modification gravitationnelle dans le Vaisseau, nef automatisée qui abrite Jon Hoff parmi les voyageurs. Il est détenteur d’une lettre à ouvrir ce jour arrivé, transmise ainsi que la lecture de génération en génération dans sa famille parmi une société fermée d’où toute archive écrite a disparu. L’histoire incertaine de cette branche de l’humanité basée sur la transmission orale et le manque de sens de cette existence d’un point de vue extérieur installent une ambiance étouffante dans un huis clos à la fois mental et physique. Claustrophobie métaphysique, amnésie situationnelle et invisibilité d’une potentielle Cause Première suscitent un vague réflexe liturgique et une acceptation résignée dans un Pari de Pascal aveugle. Et, bien sûr, au milieu de ce cocon technologique se révèle Joshua le vieux jardinier, technicien en hydroponie à la sagesse concrète, adepte de la Raison et capable de concevoir un sentiment comme la nostalgie. Liant obscurantisme et barbarie, Foi et hérésie, Mythe et Raison, la chaine des générations dont Jon est le dernier maillon apparait dans son ampleur implacable quand il la court-circuite par un accès à la connaissance. Cette nouvelle est thématiquement très riche à l’échelle de l’espèce sur une charpente psychologique.
Dans La maison des pingouins, David Latimer en cherchant une maison à louer pour peindre au calme tombe par hasard sur une grande bâtisse qui l’attire inexplicablement. Étant occupé, l’agent immobilier lui donne les clés pour visiter, et après une courte exploration des extérieurs il retrouve la maison occupée par un groupe de personnes et entièrement aménagée avec faste. Dans une veine fantastique, ce texte développe une vision sociopolitique catastrophiste, par l’intermédiaire du personnage de l’ainé philosophe, dans une critique de la dépendance technologique et du capitalisme qui déroule une paranoïa, une prise en otage de l’humanité par une organisation multinationale voulant s’étendre jusque dans des réalités parallèles, montrant le potentiel exponentiel de nuisance de l’espèce humaine. Simak compose un savant mélange de surnaturel, de science fiction conceptuelle sur la réalité jusqu’au premier contact et un récit d’aventure oppressant.
Dans L’immigrant, Selden Bishop a le privilège de pouvoir s’installer sur Kimon, ayant le quotient intellectuel requis et poursuivi de longues études. Il découvre une société autarcique et mystérieusement nimbée d’un souffle utopique. Cette science fiction se fonde sur l’infériorité humaine lors d’un premier contact, le désir de progresser mais aussi la propension à accepter l’oisiveté et la facilité. Cette opération de l’esprit pousse à relativiser une position dans l’échelle de l’évolution, rappelant la nature animale de l’homme et son irrépressible fierté paralysante. Simak poursuit son étude psychologique de la servitude consentie, de l’aveuglement de confort et de l’infantilisation.
Dans une mirobolante alliance entre science fiction et philosophie, Simak invite à une réflexion épistémologique qui illustre le chemin propice aux révolutions scientifiques, jouant avec la subjectivité pour questionner des paradigmes et renverser l’inductivisme. Mais il alarme sur l’évaporation de la capacité à réfléchir et la perte du libre-arbitre du sujet humain, restant dans l’ignorance d’un plan qui le dépasse fomenté par une caste manipulatrice, héritière de la colonisation, qui pourrait être la même dans ces nouvelles. La technologie et la virtualité se révèlent être pourvoyeuses d’outils au potentiel illimité mais finissent toujours dévoyées.

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