Carmilla – Sheridan Le Fanu

[28/12/23] Laura vit avec son père et leurs employées dans un château très isolé. A l’âge de six ans elle a fait l’expérience de l’apparition onirique et fantastique d’une jeune fille mystérieuse, qu’elle reconnait douze ans plus tard devant le château après un accident d’attelage. Laura et Carmilla se rapprochent alors qu’une épidémie sévit aux alentours.
L’abandon des lieux et le huis-clos social permettent la relation languide et candide entre les deux jeunes femmes dans une psychologie inquiétante de la découverte sensuelle par-delà l’ignorance et l’éducation rigide. L’atmosphère étrange entre apparitions de succube et la menace flottante de la maladie apportent le fantastique macabre et gothique, un vampirisme mental et physique de manipulation et d’infection. C’est un livre vaporeux de témoignages cernés par la mort et la solitude, une nature démoniaque qui court les chemins et se repait d’essence vitale, de beauté et de sensibilité. La menace s’installe insidieusement et le surnaturel s’immisce dans une ambiance poétique et mortifère, la tension s’épaissit autour des thèmes de la dualité et du masque, constant mariage entre Éros et Thanatos qui présente le mythe vampirique dans son essence, au-delà du sexe des individus.

[04/11/25] La première rencontre entre Laura et Carmilla advient dans des conditions oniriques et spectrales, au-delà du temps comme le montre la reconnaissance immédiate douze ans plus tard puis la ressemblance du tableau de Mircalla, se rapprochant de la visitation d’un succube saphique à la perversité raffinée qui dissimule son infernale nature concrète en dehors de sa sépulture et en l’absence de la liturgie judéo-chrétienne, dans une atténuation de la référence à l’upyre, protoforme bestiale slave du vampire, dans une activité évanescente et diaphane qui constitue un parasitisme mental se nourrissant d’un principe vital impalpable. L’influence héritée de la démonologie et de la chasse aux sorcières peut se lire dans une forme moins grandiloquente que dans le Malleus Maleficarum, dans la prise de contact en toute sociabilité résultant de l’accident manifestement prémédité de l’attelage satanique encadré par les domestiques « repoussants » sous les yeux d’une « affreuse » femme à l’allure de sorcière dans la voiture, le voyage d’un tel convoi n’étant jamais de longue distance et menant forcément au sabbat qui trouve un écho dans le bal masqué somptueux comme un mirage piégeux auquel participe Millarca.

Dans Thé vert, le docteur Martin Hesselius reçoit le témoignage du révérend Robert Lynder Jennings harcelé par l’apparition durable d’un singe noir impalpable qui l’empêche de mener son office en son église, de prier ou de méditer, lui parle avec agressivité pour le pousser au meurtre ou au suicide. Cette nouvelle se base sur une phénoménologie matérialiste, inspirée par les conceptions développées par Thomas Hobbes, expliquant cette vision d’un esprit mauvais par une altération du fluide circulant dans le système nerveux et une congestion du sens intérieur perceptif.
Dans Le familier, le capitaine Barton revient à Dublin de la Guerre d’Amérique et subit le harcèlement furtif mais insistant d’un homme agité, agressif et insaisissable. Cette histoire développe un fantastique surnaturel en débutant une gradation avec des bruits de pas dans une rue déserte et des courriers mystérieux puis l’apparition fuyante du Guetteur qui entre en scène et se trouve corroborée par l’entourage de Barton, particulièrement par le général Montague le père de sa fiancée, instille le doute entre vengeance démoniaque, hypocondrie matérialiste et canular de mauvais goût, alliant paradoxalement une expérience métaphysique à un destin existentiel clinique.
Dans Mr Justice Harbottle, une vieille demeure londonienne est hantée par l’ancien occupant, le juge Harbottle d’une sévérité dépassant les limites de la légalité, et par Lewis Pyneweck qu’il a condamné malgré la menace officieuse d’une Haute Cour d’Appel s’intéressant à son manque d’impartialité. La concrétisation d’un jugement divin à l’encontre du juge advient dans son sommeil et la grandiloquence cauchemardesque installe le doute par l’expérience concrète de ses domestiques qui entrevoient la condamnation infernale promise.

Après le sérieux de Carmilla, les trois nouvelles suivantes sont plus légères dans le genre d’histoires de fantômes humoristiques et se concentrent plus explicitement sur le poids du patrimoine génétique, sur l’influence religieuse et les thèses philosophiques sur la perception et la biologie matérialiste, sous-tendus dans la vision de Joseph Sheridan Le Fanu du mythe vampirique.

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