Le temps des retrouvailles – Robert Sheckley

Dans Le prix du danger, Jim Raeder participe à un jeu télévisé de chasse à l’homme dans la ville et la nature, pisté par un groupe de malfrats d’une même famille. Pour gagner il doit survivre une semaine, aidé ou dénoncé par ses concitoyens. L’action est trépidante, courte et intense, mais l’intérêt se trouve dans le message sociopolitique via ce spectacle dans lequel le peuple doit s’investir, projetant son empathie ou son sadisme. La manipulation passe par la scénarisation qui provoque chez l’audience une apathie morale sous la forme d’un divertissement illusoire. Par le destin d’un homme Robert Sheckley fait le portrait de toute la société.
Dans Les morts de Ben Baxter, le monde est dans une impasse temporelle, la disparition des forêts condamne l’humanité à la suffocation. Des scientifiques ont identifié un nœud dans l’Histoire, duquel découlent trois temporalités qu’ils vont tenter de modifier. Sur le thème du voyage dans le temps et la création d’uchronie, Robert Sheckley montre l’instabilité relative des embranchements dans le temps concernant les affaires humaines et la résistance au changement de la trame historique.
Dans Une race de guerriers, Fannia et Donnaught sont en panne de carburant et s’arrêtent sur Cascella, une planète sur laquelle vit un peuple qui, au lieu de les aider, pratique une forme de guerre consistant à se suicider. Cette histoire de premier contact illustre l’absurdité de la guerre d’un point de vue individuel.
Dans N’y touchez pas !, un équipage de trois hommes se pose à cause d’avaries sur une planète inconnue et découvre un magnifique vaisseau. L’extra-terrestre vaguement humanoïde vient à leur rencontre, les humains décident de le paralyser à distance et de voler son vaisseau. Ce premier contact avec un alien montre les différences psychologiques, mais aussi l’inadaptabilité à la technologie basée sur la biologie, entre des espèces différentes.
Dans La mission du Quedah, un organisme martien se faufile dans le vaisseau d’une mission d’exploration et sur Terre il s’infiltre sur une île parmi des chasseurs de trésor. Ressemblant à un scorpion il pique animaux et humains pour les intégrer dans une communauté de conscience, une assimilation dans un tout qui s’exprime par toutes ses parties. L’altérité est un principe naturel du vivant terrestre et ce premier contact devient dystopique par cette empathie forcée niant l’autonomie dans ses bons comme ses mauvais côtés, une canalisation aux caractéristiques proches de la politique ou de la religion.
Dans Tu brûles !, Anders est appelé à l’aide par une voix désincarnée qui le pousse à voir au-delà des apparences, à déconstruire gestalts et structures mentales, à regarder le monde en soi d’un point de vue solipsiste.
Dans Un billet pour Tranaï, Marvin Goodman est déçu par les turpitudes de la société terrienne et décide de s’installer sur une planète très éloignée qu’un vieux capitaine lui a présentée comme une véritable utopie. Sur Tranaï, Goodman découvre une vie sans système judiciaire ou l’État est inexistant dans une sorte de démocratie directe générant des situations surréalistes proches de l’anarchie. S’adapter devient un défi éthique pour un terrien quand la pratique n’est pas à la hauteur de la théorie.
Dans Le temps des retrouvailles, Alistair Crompton a eu recours au fractionnement de sa personne contre un contrat bien rémunéré, conservant son surmoi mais laissant sa libido travailler sur Mars et son ça sur Vénus. Le temps est venu pour se réunifier mais encore faut-il convaincre ses deux autres personnalités. La drôlerie de ces aventures schizophréniques donnera Le mariage alchimique d’Alistair Crompton 20 ans plus tard.
Dans Tels que nous sommes, Jan Maarten et son équipage d’éclaireurs débarquent sur une planète similaire à la Terre à la rencontre d’humanoïdes à la civilisation peu développée. Les péripéties démontrent que, malgré la bonne volonté et la faculté d’adaptation ethnologique, les frontières physiques et biologiques sont ardues à dépasser.
Dans La suprême récompense, Richard Hadwell est un écrivain en mal d’aventures et se pose sur Igathi à la rencontre d’un peuple dont la société très religieuse considère la mort rituelle comme un accomplissement. Il n’a pas conscience de ce renversement de valeur et la portée de cet endoctrinement.
Dans Les spécialisés, un vaisseau vivant constitué d’éléments ayant chacun une fonction attribuée dans une osmose de l’ensemble, est surpris par un orage cosmique et perd dans cet incident sa partie dédiée à sa sur-propulsion. Le vaisseau se pose sur une planète pour trouver un remplaçant et le former. Cette nouvelle montre que les limites de l’espèce humaine proviennent de son isolement dans l’univers qui cultive sa méfiance et son absence d’unité, l’existence même de la guerre.
Dans La septième victime, pour éviter la guerre et exorciser les pulsions d’agressivité la société autorise les citoyens à commettre un meurtre et organise un système de tueurs et de victimes choisis au hasard et changeant alternativement de rôle s’ils survivent. Pour la première fois la cible attribuée à Stanton Frelaine est une femme. La violence fait partie de l’humanité et se nourrit de courage et d’ingéniosité, une guerre à la dimension de deux personnes et un business.
Dans Permis de maraude, une colonie lointaine est contactée par la Terre après 200 ans de silence et un inspecteur est en route pour vérifier leur loyauté au mode de vie terrestre. Le crime étant absent de leur société, les habitants se basent sur de vieilles archives et engagent Tom pour devenir un criminel. Une utopie qui fonctionne ne peut pas être humaine, le lien à l’espèce présuppose un potentiel de chaos qui se propage.
Robert Sheckley offre une science fiction du mouvement, pleine de vitalité, de bonhomie et d’un humour chirurgical, très intelligente dans sa façon de mêler l’aspect sociopolitique et les implications philosophiques, relativiste mais sans concession sur la nature de l’homme, universaliste en revivant sans arrêt le premier contact et pacifiste en voyant la raison abdiquer devant la violence.
La postface bien menée de Marc Thivollet parle de la totalité des nouvelles de l’auteur et ne peut que donner envie de découvrir les autres recueils.

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