L’autre côté du réel – Norman Spinrad

Les avaleurs de vide. L’Humanité a fui la Terre devenue planète morte à bord d’une armada de vaisseaux qui constitue un havre technologique pour tromper l’ennui en attendant d’atteindre un lieu propice à la vie. Jofe D’mahl, créateur de simulations artistiques spectaculaires rencontre un membre des avaleurs de vide, groupe à part des éclaireurs chargés de repérer une planète habitable, et accepte la proposition de l’accompagner dans sa mission.
Cette science fiction dans ses descriptions est chatoyante, fourmille de trouvailles synthétiques remplaçant une dimension biologique en sursis et une nature en exil. La totalité que forme le convoi dans sa fuite en avant est un réseau, un cocon fermé à ce qui l’entoure, comme aveugle et immobile, se nourrissant d’orgueil et de divertissement. La métaphore sociologique est puissante, le peuple se complait dans l’illusion, grisé par une Histoire manipulée et un espoir devenu vital, une vanité pour ignorer la vacuité. La question du rôle de l’art par rapport à la vérité se pose alors, et celle du pouvoir solitaire et éclairé avec. Le secret est un fardeau qui assure la cohésion générale mais qui escamote aussi la valeur et la fragilité de la vie dans un cogito ergo sum simpliste cachant la rareté et l’insignifiance de la vie consciente dans le cosmos, vertige ontologique décourageant. Finalement, le néant renvoie à la cosmogonie et à la théologie, la création et la mise en abyme dans un élan pour donner du sens, même absurde. « Pourquoi y’a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » Leibniz.

Deus ex. La possibilité du clonage offerte par la technologie occasionne des difficultés sociologiques et religieuses à propos du statut et de la nature de l’être copié à volonté. La papesse Mary 1re doit trancher la position catholique sur cette abolition artificielle de la mort et la destination de l’âme. Elle charge donc le père De Leone, prêtre en fin de vie convaincu de la portée démoniaque du transfert, de passer de l’Autre Côté pour confirmer ou infirmer la conservation de l’identité intrinsèque. Mais la copie électronique du religieux sur le réseau a soudain disparu, et Marley Philippe, un cyber-enquêteur fumeur de joints a pour mission de la retrouver.
Cette science fiction métaphysique repose sur des raisonnements contradictoires de logiciens et les implications cyberpunk d’atermoiements théologiques et d’ontologie tautologique, d’un pari de Pascal contrit et d’un cogito ergo sum voilé. La religion est tributaire de son dogme atavique et des voies impénétrables, mettant le prêtre dans une situation insoluble pour sa quête de preuve de non-être ou de Paradis espéré en remontant la chaine de transsubstantiation. Entre réalité moribonde et illusions transcendantales, seuls comptent le libre-arbitre et la volonté de croire pour briser les paradoxes et appliquer la simplicité d’une création et d’une intention d’un deus ex nihilo.

Ces deux textes sont les facettes d’un même questionnement, d’une quête de sens dans le chaos, voyage dans le vide englobant ou dans l’immatérialité fantomatique, recherche du secret de l’après au-delà de la culpabilité et du désarroi. Le besoin de l’Humanité d’être guidée se heurte à une vérité inatteignable de façon absolue. Les avaleurs de vide développe une vision théologique insistant sur la dissonance portée par une figure luciférienne là où Deux ex déploie une abstraction inintelligible, mais les deux se rejoignent dans la versatilité de la réalité. La même angoisse de l’avenir habite l’homme, propulsé dans le vide cosmique ou le théâtre des ombres cyberpunk, n’approchant pas de la Vérité fondamentale. Les deux récits sont d’une grande intelligence, avec une exubérance folle qu’on peut retrouver chez Roland C. Wagner, inscrits dans la tradition philosophique à la portée métaphysique, transcendantale, théologique, éthique, ontologique, quantique et cosmogonique, faisant écho à Descartes, Leibniz, Spinoza, Kant

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